Les deux frangins étaient de retour à Fouras avec leurs familles respectives. Ils avaient profité de l’été l’année précédente pour apporter des améliorations à la maison de plain-pied de leurs parents. En effet, ils avaient dès le départ décidé de non seulement garder la maison mais encore de ne pas la louer. Au contraire, ils voulaient profiter de la mer et du soleil, mais également des possibilités de balades et de farniente.

Pour arriver à un projet viable, l’atelier du Père avait été revu et corrigé pour en faire une sorte de studio indépendant. Un artisan leur avait installé une douche et des toilettes séparées mais attenantes. C’était devenu le coin des enfants, autogéré par et pour eux. Pour le moment, c’était deux pièces avec des lits superposés, on verrait plus tard lorsqu’ils seraient adolescents. Au train où allaient les choses, rien ne disait qu’ils continueraient à venir ici tous ensemble.

Dans la maison, le bureau s’était transformé en une chambre secondaire. Paul et Christine dormaient dans l’ancienne chambre, Julien et Sophie dans l’ancien bureau. Cela faisait un peu un camp de vacances qui se transformait parfois en camp de travaux forcés. Il y avait toujours une bricole à faire, et la vie en communauté de huit personnes demandait une sacrée dose d’organisation. 

Les équipes tournaient, chacune et chacun se trouvant en tandem avec des personnes différentes pour des missions répétitivement aléatoires : 

  • aller chercher les baguettes de pain
  • faire la vaisselle
  • mettre et débarrasser la table
  • s’occuper du jardin et du potager
  • faire le ménage et la lessive
  • sortir les poubelles

Surtout : améliorer et optimiser la maison. Ce qui avait commencé comme une lubie à l’adolescence pour les deux garçons avait augmenté en allant crescendo. Ils s’étaient nourris de livres et de films, de jeux vidéo et de séries, mais également de documentaires, bien évidemment. À chaque fois, ils se faisaient un débrief qui était suivi d’une fiche commune. Un héritage de la Madre que le Père appelait affectueusement la Stasi.

La Stasi : le surnom de la Staatssicherheit, la police secrète d’État de la République démocratique allemande (RDA), c’est-à-dire l’ex-Allemagne de l’Est, de 1950 à 1990. Il s’agissait pour ce service de renseignement de contrôler la population, de réprimer toute opposition au régime communiste et de surveiller tout ce qui passait via un réseau massif d’informateurs. Pour créer des dossiers très détaillés sur des millions de citoyens, tous les moyens étaient bons : écoutes téléphoniques, ouverture du courrier, filatures, interrogatoires…

Sauf que depuis la dissolution de celle-ci, les moyens avaient technologiquement évolué. Plus besoin de fiches bristol, avec des traits tracés au stylo-bille et à la règle, tandis que le contenu était écrit au papier-crayon pour pouvoir être effacé avec la gomme. Les deux frères avaient leur propre serveur sur lequel ils stockaient ces infos partagées.

L’idée de Julien d’une bibliothèque/librairie/grand bazar de la plage avait fait réfléchir Paul, qui avait proposé de stocker quelques palettes. Sa maison était grande, il y avait en plus de la place dans la maison attenante. Qui, de toute façon, appartenait à la DCPJ : lorsque l’opportunité s’était présentée, si Paul ne pouvait pas financer l’achat, la SCI le pouvait. 

Lorsqu’ils en avaient l’opportunité, souvent le soir en prenant un verre d’Aberlour (ou deux), parfois trois (mais jamais plus de 4), la liste d’œuvres à sélectionner s’établissait et s’allongeait.

D’abord, les classiques d’entre les classiques. Genre : Zola, Maupassant, Montesquieu… De préférence, leurs versions expliquées et commentées. Après des livres de science-fiction, des polars et des thrillers, des biographies et des enquêtes ou des essais. Que ce soit sur des personnalités ou des systèmes politiques, des évènements ou des ressources naturelles. Des films, des séries, des concerts, des documentaires : là aussi leur liste était longue. Pour la musique et les jeux vidéo, c’était plus simple : chacun remplissait de son côté les fichiers mis en commun sur le drive.

Ainsi, pendant la première semaine qu’ils passèrent en commun, ils finirent l’aménagement de la maison. Le cellier se vit garni d’étagères pour charges lourdes et une plaque en métal obstrua la vitre. Pas de grand changement de toutes façons niveau luminosité : le volet était toujours baissé. Ils profitèrent également d’être à deux pour préparer les planches de contreplaqué marine adaptées aux fenêtres et portes. Le remplissage du cellier leur prit une bonne journée à deux véhicules. Ils profitèrent que Christine et Sophie soient allées à la plage avec les filles, tandis que les garçons faisaient une session jeux vidéo chez les voisins.

Ils avaient décidé d’appeler la maison “Richard”, en l’honneur de Richard Matheson. En langage codé, “aller chez Richard” signifiait donc aller à Fouras. À l’opposé, “aller chez les Béruriers” signifiait aller au siège de la DCPJ à Gros-Réderching.

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