Il était 13 heures 07, les adultes avaient tous une bière à la main. Abbaye pour Paul et Julien, blonde pour l’un, ambrée pour l’autre, et deux pils pour les deux belles-sœurs. La viande était prête, en marinade comme il se doit, les salades se maintenaient à une température fraîchement estivale, tout était sous contrôle. Enfin le repas l’était, surtout grâce à Sophie et Christine. Pour le reste, les deux frangins avaient bien vidé le van et commencé à définir deux zones mais l’apéro approchant ils s’étaient arrêtés en plein vol.

Un dernier regard vers les sites d’actu en direct les avait convaincus : autant couper court immédiatement, l’impression qu’une mauvaise série B était en train de se tourner. C’est Julien qui avait trouvé la bonne comparaison : 

  • C’est comme si que Banlieue 13 se déroulait maintenant, sous nos yeux !
  • Comme si que ? Mais frérot, la m’ma serait là, elle t’étriperait. Je suis même sûr d’entendre le Révérend se moquer de toi. Avec un whisky dans le zen, il te l’aurait ressorti au moins deux trois fois pendant le repas !
  • Ta gueule, je disais. On a les banlieues verrouillées et séparées de la capitale : les bons d’un côté et les mauvais de l’autre. Je te laisse juge de qui est qui mais chacun est persuadé que le méchant est celui d’en face. Pendant ce temps, plus de justice, plus de police par manque de moyens, les services de secours éteignent des feux de poubelles un peu partout et ça dégénère pour un oui ou pour un non.
  • Ouaip. Une étincelle, une bavure, une erreur et c’est fini. 

Le barbecue avait officiellement été lancé et allumé par Théo et Mathis. La cérémonie des Jeux Olympiques et l’embrasement de la vasque à Marseille par Jul avaient atteint le même niveau d’émotion. Les brochettes de poulet furent envoyées, les saucisses aussi et les légumes allaient suivre lorsque Julien, qui avait été chercher du ravitaillement en bibine, revint sur la terrasse avec des yeux écarquillés, lisant son téléphone et ayant oublié les bières.

  • Mais bordel Julien, on te demande un truc et toi t’oublies !
  • Pardon mon chou, mais le Monde dit qu’ils sont en train de bloquer la gare de Lyon et la gare Montparnasse à Paris. La Gare du Nord est déjà évacuée et clôturée.
  • Quoi ?
  • Attends, je reviens.
  • (…)
  • Oui donc les CRS évacuent et ferment les gares, les accès RER sont coupés et les rideaux baissés. Le live décrit un chaos entre ceux qui sont sur les quais et qui veulent sortir, ceux qui veulent rentrer pour prendre une rame à tout prix. Le mot d’ordre est de ne pas utiliser les transports en communs.
  • Mais ils cherchent la merde ?
  • On dirait. Quoique, à bien y réfléchir : option 1, ils savent ce qu’ils font et ce sont des bâtards, option 2, ils nous refont une covid et ils savent pas du tout ce qu’ils font.

Paul s’interpose, pragmatique.

  • Option 3 : on fait honneur au barbecue des garçons et aux salades des filles, toi tu fais ce que tu avais dit et tu me ranges ce portable
  • Non Paul, on a besoin de savoir là. On est à 3h de Paris, rappelle-toi. Si les Parisiens veulent se barrer et venir se mettre au vert, peut-être être prévenus. Non ?
  • Oui, ok alors mollo sur l’abbaye, bois de l’eau, hydrate-toi et on verra après.
  • Chef, oui Chef.

La fin de la journée arrivant, tout le monde était finalement beaucoup plus détendu et détaché que prévu. Tout le monde fit sien ce fameux slogan marketing, “What happens here, stays here”, et ils réussirent à faire abstraction de la vie moderne, des news en direct live, des bandeaux anxiogènes tournant en permanence sur les chaines d’informations en continu, des notifications des applications sur leurs smartphones avec une relative bonne figure. Pour cela, la zone comportant le salon et la salle à manger avait été déclarée zone d’autonomie directe sous le contrôle de Jade, Anaïs, Mathis et Théo. Résultat : un joyeux bordel où les garçons se défonçaient à Rocket League pendant que les filles étaient dans leur propre univers, ayant décidé de s’expatrier dans une grotte tablesque de la meilleure facture.

Pendant que les “grandes personnes” s’occupaient de ranger et nettoyer les résidus de l’après-midi passée à farnienter, picoler, discuter et refaire les mêmes choses de manière approximativement identique, la tentation était bien grande de reconnecter avec le monde réel. D’un commun accord, ils décidèrent d’attendre d’avoir fini de tout ranger.

Comme d’habitude, il y a la team “tri des déchets” qui s’occupe de rendre à la terrasse un aspect moins pouilleux et plus semblable à son ordinaire. On était pas trop loin du jardin de feu le Très Saint-Père et les garçons mettaient un point d’honneur à rendre celui-ci agréablement rempli de choses et d’autres. Côté cuisine, on était plus sur une anarchie en dérapage contrôlé, loin de l’environnement organisé de la Reine Mère. Un premier lave-vaisselle fut lancé avec les verres et bols préalablement rincés. Une habitude qui faisait frémir Christine et hérisser le poil de Sophie mais – pour la paix des ménages – ce petit gaspillage était un accord tacite. La bassine remplie, elles passent à la préparation du second lave-vaisselle, en nettoyant grossièrement les traces de sauces tartare et béarnaise, les amas de ketchup et les taches de moutarde séchées au soleil.

Au bout d’une petite demi-heure, la maison fourasine a repris ses couleurs habituelles, les poubelles sont faites et sorties, le frigo est trié et une nouvelle tournée de bière s’annonce pour la lecture des infos.