Au réveil le lundi matin, personne ne parlait. Tout le monde semblait avoir une gueule de bois monumentale et généralisée. Il fallait pourtant s’organiser, à la fois pour la semaine mais aussi pour la suite des évènements. D’un côté, ils s’attendaient à ce que cette fois, vraiment, la situation devienne explosive. D’un autre côté, le match paraissait tellement joué d’avance depuis de nombreux mois, voire années, que la vie continuerait son cours, probablement. Les deux couples décidèrent de reporter leur décision du retour à plus tard, en fonction des évènements. La priorité était de toute façon de profiter de ces vacances, qui risquaient de ne pas se représenter de sitôt. Il faudrait s’organiser et planifier, suivre les informations à la télé et les sources alternatives.
Sophie et Julien partirent en mode local. D’abord, le Super U pour un ravitaillement de première nécessité, stocker un peu plus ne ferait jamais de mal. Surtout dans tout ce qui était stock liquide et conserve. Sur les conseils de Christine, ils prirent plusieurs bidons de liquide vaisselle, de lessive, de soude et de vinaigre. La caissière les regardait avec de grands yeux, fatigués, et Julien se demanda si c’était de joie ou de tristesse. Peut-être de je m’en foutisme larvé ? En moins d’une heure, le couple était revenu à sa base, pendant que Christine conduisait de main de maître le lever de la marmaille. Petit déjeuner et douche étaient des tâches pliées, l’heure était à la discussion sous forme d’assemblée générale pour savoir qui voulait faire quoi, qui faisait quoi, comment et dans quelle équipe. Les garçons voulaient se remettre ensemble et explorer un territoire un peu plus loin sur la plage, les filles étaient prêtes à refaire une journée farniente. La proposition d’une journée blanche pour organiser et préparer les deux jours suivants remporta l’adhésion complète, franche et majoritaire.
- Les mecs aux travaux manuels et les filles à la cuisine et à la buanderie… Plus cliché, tu meurs, s’emballa Sophie
- On concoctera les salades, les gars se chargeront du barbecue après l’apéro demain. On fait simple aujourd’hui, on finit les restes. Faut éviter de se retrouver avec trop de trucs différents ouverts et entamés.
- D’accord Christine, mais quand même.
- Je pense que Paul s’attend à ce que nous partions d’ici la fin de la semaine. Voire dans deux ou trois jours.
- Il y a du neuf depuis ce matin ? Je n’ai vu que les déclarations politiques habituelles…
Paul revenait dans la véranda à ce moment-là et apporta des précisions fraîchement entendues sur les chaînes d’informations en continues :
- Les principaux partis jouent le jeu : “les Français ont parlé”, “il faut écouter la voix du peuple”, la confiance et la conscience semblent de mise. Par contre dans les banlieues la nuit a été super compliquée, les flics se sont pas beaucoup reposés je pense.
- Comme souvent dans ce genre de situations non ?
- Pas cette fois Sophie, ça se calme en général vers 4h du mat… Là, il n’y a pas eu de temps morts. Ceux qui allaient se coucher étaient remplacés par ceux qui se levaient, la pression était maintenue de manière constante et permanente. En gros, d’un côté t’as des ouvriers de l’émeute qui font les trois-huit et en face t’as des gars épuisés qui s’épuisent et sont à bout de force et de nerfs.
- Je suppose que des équipes spéciales vont être déployées, le gouvernement nous a rabâché cela avec leur fameuse unité antiémeute qui avait des nouvelles armes et des véhicules spéciaux ! Non ?
- Si j’en crois ce que les journalistes disent et expriment à demi-mots : elles vont bien être déployées, oui. Sauf qu’elles ne sont pas assez nombreuses pour être sur tous les fronts…
Julien regardait quelque chose sur son smartphone en silence depuis un moment. Il leva des yeux tristes et annonça :
- La RATP annonce bloquer certaines lignes et stations de RER. Trop dangereux de sortir du train a priori. La CDI78 a dû abandonner la gare de Saint-Quentin-en-Yvelines – Montigny-le-Bretonneux. Elle se faisait caillasser, impossible de protéger les gens sortant ou entrant, pas de possibilité de repli ou de réponse, bref, repli général.
- Saint-Quentin ? C’est où ? C’est quelle ligne ?
- Ligne C, secteur touristique de Paname et le sud/sud-ouest. 400 000 voyageurs quotidiens, quasi autant que tous les TGV. Pour comparer, la ligne A, c’est 1 million 4, l’axe est/ouest, la plus utilisée. La B un peu moins, genre un petit million, avec les dessertes de Paris CDG et Orly. La D, c’est l’axe nord/sud, 600 000 ou 700 000 personnes par jour.
- Et donc le risque qui a l’air de te perturber ?
- Ben soit tu auras les travailleurs de banlieue qui travailleront mais qui ne vont plus pouvoir rentrer chez eux. Ou alors t’auras les mêmes travailleurs qui sont chez eux, mais qui ne pourront pas aller travailler. Premier cas, la galère et les emmerdes ; deuxième cas, perte du taff et rage. Je caricature, tu me permettras.
Paul souffle.
- Et dire qu’on est lundi et qu’il est même pas onze heures. Ils ont rien anticipé ou quoi ?
- Je pense qu’ils ont anticipé. Jusqu’à un certain point. Jusqu’à une certaine limite. Paul, je propose qu’on aille faire une balade en ville tout à l’heure, on va retirer du cash. Je crois qu’au Crédit Mutuel de la rue de la Halle on peut définir les billets de 10 ou de 20.
- Ok, pour le reste on se relaxe, Sophie, Christine, le plan BBQ peut être avancé à aujourd’hui ? Ou beaucoup trop de reste ?
Les deux patronnes se regardent, esquissent un sourire.
- En vrai, si on accepte des mélanges innovants pour les salades d’accompagnement, on devrait être bon. Par contre on sera juste sur la viande, ça vaut peut-être le coup de faire une descente chez le boucher et le boulanger. En profiter pour prendre des sauces, ça fera plaisir à tout le monde.
- Ok, on fait ça, les enfants, qui vient en ville avec nous ?
Devant le silence mortuaire, Christine et Sophie éclatent de rire.
- C’est bon les gars, on y va. Déchargez le camion, videz et mettez le bordel derrière, sous la pergola. On rangera et on fera les bagages cette après-midi, on vérifiera le tout.