Malgré le froid et le vent, il y avait un peu de monde à l’église. Les deux frangins, forcément. Avec leurs épouses et leurs descendances respectives. Tous étaient comme groggy par la soudaineté de la chose. Le dernier repas commun, c’était il y a quoi ? Trois mois ? À ce moment-là, tout allait bien. Le Très Saint-Père et la Révérende Mère étaient en forme, prévoyant encore un voyage en Italie. Ils avaient fait Rome avec difficultés quelques années auparavant, mais les musées et certaines places étaient en réfection, au grand dam de la Daronne. Le Patriarche avait promis qu’ils y retourneraient quand les “ritals” auraient fini leurs ravalements de façades. Lui, il préférait l’Île de Beauté. Paysage, bouffe, et surtout : on y parle le français. L’italien, il le comprenait que quand il était accompagné de gestes. Sinon il se retrouvait à pointer du doigt ce qu’il voulait et à hocher la tête. Ce qui fait que dès fois il ne mangeait pas ce qu’il voulait à la base. Mais alors vraiment pas.

Les voisins les plus proches étaient présents. Les copines du club de gym ainsi que celles du tricot aussi. En bref, tout club lui permettant de papoter tout en occupant ses mains. Faut dire que c’était pas des ragots qu’elles s’échangeaient mais de l’information locale. Ciblée. Une sorte de Google Ads en circuit fermé. L’amicale des cyclotouristes n’avait pas oublié non plus l’un des leurs. Après, pas sûr que le Pater Familias ait beaucoup pédalé, cela dit. Lever le coude, ça par contre c’était plus dans ses cordes. Enfin, sauf quand son médecin lui disait de se calmer après qu’il s’était cassé le dos dans le jardin. Parce qu’il voulait creuser un trou avec une barre à mine pour “planter un arbre pour moman”. Ou éclaté la cheville en tombant d’une échelle. Parce qu’il voulait “vérifier un truc sur le toit”. 

Paul avait le regard fixe, perdu devant les cercueils. C’était lui le patriarche de la famille dorénavant. Julien regarde le sol, abattu. Aucun des deux ne pleure, leur chagrin est à l’intérieur. Il apparaîtra plus tard, une autre fois, à un autre moment. Christine et Sophie sont silencieuses à leurs côtés. Mathis et Théo sont ensemble, Jade et Anaïs se tiennent la main. Pour les enfants, c’est la première fois qu’ils voient – et comprennent – la mort, et ce que cela signifie. Le fait de ne plus voir ou entendre la personne. Se dire qu’il n’y aura plus de messages d’elle, de coups de téléphone pour tout et n’importe quoi.

Jacques et son équipe sont efficaces, ils font le travail en silence. La musique est douce, à peine perceptible. Les deux frères quittent la pièce en derniers, et Jacques referme les portes. Ils ont prévu de récupérer les cendres le lendemain pour aller les disperser. Ils avaient prévenu : “Ni fleurs ni couronnes.” À la place, ils avaient incité les gens à donner à l’association de leur choix. Dans ces temps troubles, elles n’étaient plus utiles mais absolument nécessaires.