Julien a rendez-vous avec Paul. Il va l’aider au magasin et aux stocks. Du vrai travail de manutention pour commencer la journée : décharger les palettes du semi qui passe tous les deux mois, puis les rentrer dans l’outil informatique (en vrai une grosse feuille de calcul patiemment optimisée). Cela va lui prendre toute la matinée, et déborder probablement sur l’après-midi. En échange, il bénéficie des prix grossistes. Pas de passe-droits mais il peut avoir un peu mieux en termes de quantités. Paul a mis en place une sorte de rationnement. Les gens ont eu du mal à accepter au début, il leur a expliqué patiemment. Il faisait au mieux pour gérer les stocks, avoir le minimum en permanence. Si, pour arriver à cela, il fallait qu’il rationne les ambitions en papier toilette ou en bouteilles de bière, soit. S’ils étaient pas contents, ils avaient qu’à bouger leurs culs et aller jusqu’à la ville voisine où se trouvait encore un “supermarché”. Soit une trentaine de kilomètres aller-retour. Avec un peu de chance, c’était une grosse demi-heure de trajet si c’était le bon jour du mois. Sinon fallait sortir les muscles et faire une heure de vélo pour aller dépenser ses crédits et ses tickets. Pour les plus pauvres ou les plus courageux, ceux qui prenaient tout à la légère et qui étaient heureux de pouvoir encore vivre, il fallait s’attendre à une expédition de trois heures sans pause.
Pour dire vrai, l’économie mondiale avait commencé à tanguer plusieurs années auparavant. Le président américain se comportant comme un gamin terrible, ne comprenant rien aux conséquences car perché dans sa tour dorée, avait bien entaché les bourses. Le nouveau gouvernement transitoire avait – sur référendum populaire – décidé plusieurs mesures dans une ultime tentative de rééquilibrer les choses :
- limite de salaire entre le plus bas salaire et le plus haut niveau de l’échelle
- distribution d’une rémunération de base, quelle que soit l’origine sociale, ethnique ou quoi que ce soit d’autre
- diminution du temps de travail pour pouvoir profiter du temps pour soi
La première mesure avait été la plus dure à faire passer. Forcément, les gros salaires estimaient qu’avec leurs responsabilités, il était normal qu’ils s’en mettent plus dans leurs poches plus grandes. Des grèves de productions généralisées avaient montré que sans les petites mains, leur système ne tournait plus. Comme en plus les cabinets de conseils stratégiques avaient trouvé une parade, la loi sur la limitation de l’écart de salaire passa l’épreuve du vote.
Pour la seconde, c’est l’expérience de la Covid qui montra que – lorsque l’État le voulait – il était possible de mettre en place ce type de chose. Plutôt qu’une rémunération fondée sur une valeur monétaire, ce fut un système de crédit. Fatalement, cela ne coûta rien au gouvernement, qui négocia avec les grandes enseignes, qui en profitèrent pour pousser leurs fameuses MDD, les marques de distributeur. En réalité, une marque créée et vendue par un distributeur, souvent en grande surface.
La troisième mesure fut encore plus simple à passer. Le gouvernement décida, il promulgua la loi… et laissa les entreprises, les syndicats et les employés se démerder. Un beau bordel qui – encore une fois – coûta que dalle.
D’autres mesures furent passées, un peu en soumsoum. Possibilité pour l’entreprise de modifier l’amplitude du temps de travail, en respectant certains garde-fous quand même. Libéralisation du troc et autorisation de monnaies locales et alternatives, du moment que c’était déclaré. Il y eut une période de flottement puis tout s’autorégula.