“Si on est sobre, on va pas le rester”
Gérard Baste — Prince de la Vigne

On l’appelle le Prince de la Vigne, Kid Cubi, The Real Slip Shady, Puffy Doddu Diddy, Boulaouane Kenobi. Mais aussi Bide Doherty ou Joe Bedaine, Fatboy Slip, Ambrée 3000 ou Sacha Listel. Le seul — et unique — Gérard Baste. L’un des premiers concerts dans la capitale française (et non la capitale des Gaules). Peut-être une des premières fois avec le frérot, en mode sans femme ni enfants.

Libéré, délivré, enivré.

D’aussi longtemps que je me rappelle, le soir et le week-end ont toujours été synonymes d’apéro. J’avais même un mot pour cela, le popopéro. Sur une base de “Popopopop” bien évidemment. Comme si l’expert de la maison mère intervenait pour siffler la fin du jeu et le début des réjouissances. Seul, à deux, à plusieurs : tout était toujours prétexte à décapsuler une bouteille, débouchonner une boutanche ou faire péter le bouchon.
Mais attention ! On reste raisonnable dans notre déraison.
Les alcools forts ? Bof, pas plus que ça. Un ou deux en apéro lors des repas avec la mif. Sans oublier celui de digeo, parce que fallait célébrer la mif de l’autre bout de la France. Histoire d’être équitable au niveau des tâches, devoirs et autres respects familiaux et filiaux.

J’ai eu un jour droit à la réflexion “mais y’a pas un seul jour où t’ouvres pas une bière ?”
Alors si. Cela arrive. Comme dit, des fois, j’alterne avec du whisky et du vin. Je crois que c’est un problème qui remonte à un quart de siècle environ, si je fais une datation au Houblon14.
C’est moche.
Quand tu commences à préférer une blonde froide à une rousse chaude… Il y a un hic comme qui dirait. Et, comme pour tout, la situation a empiré.
Non seulement sur la durée de la chose, mais également son intensité. Cela a fini par affecter un peu tout, comme des ricochets se réverbérant dans un cube fermé.

C’est doublement moche, car avant de voir cet état des faits, j’ai longtemps été dans le déni. Je n’étais pas alcoolique, je ne prenais pas de rosé avec mon café. Et encore moins avec du cognac, du calva, du whisky ou du rhum. Pourtant, l’origine du café arrosé remonte à des siècles. Une tradition dans le milieu ouvrier et minier où il fallait bien se donner un petit coup de fouet le matin en hiver. C’est la bistouille ici dans le Ch’Nord. Un “café arrosé d’eau-de-vie (de genièvre) ou d’un autre alcool » m’apprend le Dictionnaire des Régionalismes de France. C’est fou ce qu’on apprend avec Internet.

Et puis, force est d’avouer qu’on est en France bordel.
Un pays qui interdit le cannabis, mais qui autorise les boutanches tirant à 40 degrés et plus sans aucun problème. Et pour qui, se bourrer la gueule est un sport national avec lequel on pourrait battre les anglais sur leur propre terrain. Ou pas, ça dépendrait du terrain.
Ah bah oui, on fait les malins : on a une loi pour encadrer tout cela. La loi Évin. Tu me diras que rien que le nom montrait déjà la farce à venir et la douille annoncée. Sur le papier, le ministre de la Santé de l’époque, Claude Évin, visait à lutter contre le tabagisme et l’alcoolisme. Le texte prévoyait un encadrement strict de la publicité pour les boissons alcoolisées, avec un message strictement informatif. Et achtung ! Interdiction de l’associer à des valeurs festives, sportives, ou de réussite sociale.

Tu parles.

Le lobby des vignerons met des petits coups de pression pour rappeler que “le vin n’est pas un alcool comme les autres”. Ben voyons, c’est comme les chasseurs, il y a les bons et les mauvais. Et puis le vin, c’est la France, c’est le patrimoine culturel et gastronomique ! Surtout économique. Le salon de l’agriculture, oui. Le Dry January, non. C’est vrai que le gouvernement ne soutient pas l’initiative, mais il ne l’a pas interdit, c’est déjà ça. En même temps, avec une ex-conseillère du président, ancienne déléguée générale de Vin & Société, souvent désignée comme le lobby viticole… Ça couperait son picrate à la flotte pour diluer la vinasse.

Bref, je m’égare. Comme elle l’aurait dit : je m’écoute parler.

Alors, j’ai entamé une croisade. Une guerre sainte, ou presque.
Un grand programme parce que c’est notre projet. Ah non rien à voir, c’était l’autre là.

J’ai passé des heures affalé dans mon canapé-absorbant, absorbé dans mes pensées en ayant absorbé de la binche. Cette bonne vieille pils légère, à moins de 5°, une “bière de soif” comme qui dirait.
Et j’ai trouvé.
Je buvais, car j’étais à la maison.
Je buvais, car j’avais bu.
Et, qu’avec ce genre de chose, ma volonté est comme moi face à l’Impératrice. Proche du néant.
Par conséquent.
Si je ne suis pas chez moi, je ne bois pas. Et, si je n’ai pas bu : je ne bois pas.
Je sais, cela semble ne rien vouloir dire.
Concrètement, c’était simple.
– Rentrer un peu plus tard, me tenir occupé, par exemple, avec les tâches lancées par PSBH, et retarder toujours un peu plus l’heure de la première canette.
– Avoir du stock (important sinon je risquais de me retrouver en zombie mort-buvant) mais également un stock réfrigéré limité. Ce stock a d’ailleurs vocation à diminuer progressivement, mais chaque chose en son temps.
– Réduire la quantité, donc, en termes de volume, mais aussi de tirage. Et passer d’une triple à une Pils.
– Pas d’alcool à la baraque à midi. Parce que sinon c’est l’après-midi qui est foutue. Et pour un peu, c’est la soirée, la nuit et le lendemain. Pas possible. Ou plutôt : plus possible.

Alors, je m’y suis mis. Et je m’y remettrai quand il y aura écart. Et recommencerai, car telle est la loi. On dit que tu dois connaître ton ennemi comme tu te connais toi-même.
Mais, et si au fond ton ennemi ce n’était pas toi ?

Alors oui. J’en entends déjà certain.e.s qui me diront que l’important, c’est la volonté. Oui.
Bah oui. Merci d’enfoncer les portes ouvertes. C’est bien là le problème, une fois que j’ai commencé, ma volonté, elle, elle s’est barrée. Discrètement, en mode “bon ben voilà, on va le laisser dans son délire”. Et, non, vraiment, je ne pense pas que je pourrais complètement me passer, totalement et définitivement de cette intoxication. Sauf que j’aimerais qu’elle soit plus subtile, qu’elle redevienne une touriste, et non plus une habituée brutale et lourde. Comme dirait François-Xavier : “On croit tenir l’alcool et puis un jour, c’est l’alcool qui vous tient.”

D’où l’importance — pour moi — de se mettre des règles, des limites, des objectifs. Ce n’est pas une organisation absolument millimétrée, mais c’est une aide qui me permet de me projeter et de me cadrer. Au fond, je crois pouvoir me cacher de mon addiction, que celle-ci est invisible, mais combien le savent ? Combien font semblant de ne rien voir ? Vous pensez que, allez, c’est qu’une bière, c’est qu’un verre, il est tôt. Et je me retrouve le lendemain à tituber des doigts en écrivant un mail, à cuver pendant la préparation d’un colis ou à me dégriser en expliquant à un client que non, avoir explosé son produit contre un mur ne peut pas être pris en garantie.

Mais il ne faut pas abuser non plus. Il y a eu des apéros, des soirées mémorables. De celles que l’on garde précieusement en mémoire en priant et rendant Grâces (Dieu merci) que personne n’ait eu l’idée géniale d’immortaliser cela sur pellicules.
Ou — pour les plus jeunes — de le snaper en direct live. Oui, tu snapes et tu zappes, dans la Grande Ère des Réseaux Sociaux. TikTok est ta came, devenir influenceur ton goal et Dubaï ton Paradis Terrestre.

Des dégustations de bières locales dans des villes un peu partout en France ou en Europe, voire même dans le Nord et la Belgique.
Des découvertes et des coups de cœur, allongés dans un transat ou accoudés dans l’antichambre d’un musée.
Des discussions à bâtons rompus et verres trinqués, des secrets avoués et des pensées inavouables.
Des heures à s’écouter parler l’un l’autre avec en fond sonore le monologue d’un margoulin avec le totem d’impunité sous forme d’un cubi de came pure, non encore diluée,
Je t’en passe et des meilleures.
Je tamponne des bath d’histoires.

Mais tout cela est fini. La chair est rongée, l’âme est triste et l’améthyste recommandée. Il est devenu inutile d’ouvrir bières sur bières, blondes ou rousses. Cela ne sert plus qu’à s’enivrer au point de ne plus penser, de tout oublier. Cela ne sert à rien. La joie a disparu, l’insomnie est revenue. Alors, j’ai commencé. Je me suis lancé, sans filet, dans un tour de magie. Faire disparaître des cannettes pour faire apparaître des piécettes.