Franchement, y’a des jours.

Voire même des semaines…

Sérieux, je ne comprends toujours pas pourquoi je me suis levé ce matin. 

J’aurais dû le savoir que ce serait une journée de merde.

Rectification : en fait je le savais inconsciemment depuis la veille…

Je n’ai fait que m’engueuler avec tout le monde. Comme le poissonnier d’Astérix. Tout pareil. Sur des conneries. Des détails. Voire des conneries de détails. 

Ca a fini en pugilat verbal. Un véritable catch de mots.

Sur des sujets de merde : vie politique, vie de tous les jours, relations familiales… Bref des trucs censément important mais carrément casse-gueule.

J’en reviens à ma boxe vocale.

Ca a tellement dégénéré que les keufs sont venus. Deux bagnoles taggées d’un beau « Police Nationale » dessus. Plus une caisse de la BAC. Ces cons sont allés voir la voisine qui flippait et sont repartis. Tout ça pendant que je finissais tranquillement ma bouteille de bison vert en écoutant l’Up in Smoke tour…

Me rappelle plus trop bien du reste.

Par contre le réveil, ouais.

Déjà, je n’ai pas compris pourquoi je me suis réveillé avec France Inter.

Ensuite, pourquoi aujourd’hui on m’apprend que notre bien-aimé ministre de l’économie fait dans le mensonge aussi : soit disant qu’il n’a pas d’argent le pauvre, mais bon… il paye l’impôt de solidarité sur la fortune. Lui qui se plaignait de ne pas être propriétaire d’un logement de 600m² possède en fait deux baraques et trois appart’. Erf… Monde de merde.

Enfin, alors qu’après 14 minutes de réflexion sur le thème « me lève-je ou pas ? », 3 minutes de préparation du café et déplacements, alors que j’étais confortablement calé dans mon lit, mon chat a subitement décidé de me foncer dessus pour me renverser le café chaud sur moi et mon cd supportant le mix pour rouler mon joint de p’tit dèj’…

Un deux trois bordel.

Mon poing droit a détruit le réveil, explosant au passage deux phalanges et faisant peur au chat.

J’aime la symétrie. Pour pallier la déficience visuelle de mes mains, j’ai organisé une rencontre expresse main gauche/mur du lit. Score : 3 phalanges à 0.

Et c’est foutu pour la journée donc je balance tout ce qu’il y a autour de moi et vais prendre ma douche.

Putain de merde de bordel de saloperie de sa race…

Après j’ai enchaîné : une vieille peau qui me gavait à discuter de son petit-fils avec la vendeuse alors que j’étais speed et que je voulais mon paquet de Marlboro, un chauffeur de bus désagréable au possible et avec une mauvaise volonté énorme. Sans oublier qu’en arrivant à mon rendez-vous, tout le monde me regardait comme un extraterrestre. On ne m’avait pas prévenu que c’était une boîte de pingouins, donc je m’étais habillé normal. Pour moi. Baggy et teeshirt des Chicago Bulls datant du début des années 90. Eux étaient en tailleurs ou costards. L’horreur.

Bref, on a fait le point. Réunion de merde avec des connards qui me parlent d’un truc qu’ils ne comprennent pas mais dont ils sont persuadés en savoir plus que moi. Je me suis bien fait comprendre ? Non ? En fait, de manière plus rapide simple et direct : je vous emmerde. Comme ça c’est clair.

Aujourd’hui est un jour sans tout en étant un jour avec.

Sans amour, compassion, pitié, volonté d’aider, …

Avec haine, violence, désespoir, …

Cerveau mode off.

Putain qu’est-ce-que je ne supporte pas ça.

Déjà quand on me l’a annoncé, ça m’a super pété les couilles.

Après, quand ça a commencé, c’était encore pire.

Vous ne comprenez pas ?

Ok, pas de souci.

Je recommence.

Compteur à zéro.

Il était une fois…

Nan, ça c’est Blanche Neige, La Belle au Bois Dormant ou le Petit Poucet.

Rien à voir avec ma vie.

Faut pas déconner non plus, là, en ce jour des gosses, début janvier, je suis en entreprise. Intervention, histoire de prendre le pouls du projet à faire.

Ça commence bien, le truc est considéré comme « non prioritaire » et donc… j’vais avoir à la fois peu de moyen et une demande énorme. Somme toute, c’est logique dans ce monde professionnel de merde.

Mais bon, d’un autre coté, si je veux bouffer et payer mes factures, je n’ai pas trop le choix. Suis bien obligé de faire ma pute histoire d’assurer le minimum vital ! Là est toute la saveur de ce double jeu permanent qu’est la vie : tuer ou être tué, baiser ou être baisé, pourrir ou être pourri, contrôler ou être contrôlé. Au fond, c’est du pareil au même. Ce que tu n’es pas aujourd’hui, tu l’es demain. Ce que tu as réussi à gérer il y a cinq minutes, tu seras incapable de le contrôler à ton retour de la pause kawa…

Faut avouer, le côté urgence, seul maître à bord, me fait bander.

C’est à partir du moment où je n’ai plus le contrôle du navire et qu’il faut que je deal avec le représentant de la compagnie maritime que ça commence à chier.

Pardon pour mon langage.

Mais entre créatifs de tout poil et décisionnaires de toutes cravates, le courant ne passe pas forcément. Et quand il passe, le circuit est monté à l’envers.

A croire que tout ce que fait le département marketing est hyper vital, et que le département créa n’est là que pour leur servir de faire valoir… 

En tout cas, c’est l’impression que j’ai eu dans toutes les boîtes que j’ai faites où il y avait interaction entre le marketing (donc la vente) et la pub (donc le graphisme et design) : si ça marche, c’est parce que l’idée est mortelle, et si ça ne marche pas… c’est parce que la pub était à chier. Là-dedans, jamais la commerciale ne va se remettre en question, préférant taper sur le petit graphiste sous-payé. C’est plus simple et plus pratique.

Aujourd’hui en tout cas, j’ai eu droit à toutes les variantes : la directrice marketing qui ne sait rien du sujet et du fonctionnement d’Internet qui me sort le discours Telerama-M6 d’un site web, l’assistante de comm’ qui me montre et me détaille les pubs envoyées la veille par mail, l’ingé réseau qui vient « configurer » ma machine, la secrétaire qui se prend toutes les réclamations dans la gueule et que je vais devoir aider grâce au site, le big boss de l’agence qui joue le rôle du fantôme qui sait tout…

Bref, j’ai passé 3 heures (soit 180 minutes) à parler de la même chose à des personnes différentes, me donnant toutes des avis différents, et surtout, surtout, ne faisant que reprendre les putains d’idées que j’avais eues auparavant, mais en d’autres termes, histoire de faire genre. Pas grave. Ils payent. Je me couche.

N’empêche.

Des 5 personnes que j’ai vues, une m’a vraiment donné envie de la trucider ou de la scalper sur place.

La plus gentille. La plus douce. La plus calme. La plus réservée. La plus timide…

La plus mignonne. La plus sexy. La plus désirable. La plus attirante…

Elle ne m’avait vraiment rien fait elle. Devait être là par obligation, c’est pas possible. 

En tout cas, mon cerveau a bien imaginé la scène.

C’était assez hard dans son genre, mais bon, elle le méritait. Elle me méritait tellement que je l’ai attendue à la sortie, après l’avoir invitée à boire un verre, au cours d’une valse de chaises musicales. Un murmure dans l’oreille, une phrase ironique à propos d’une réunion aussi drôle qu’un dîner chez mon arrière grande tante, puis une prise de numéro et de messenger sous couvert professionnel : hop, rendez vous à 21h Au Carrefour. Le café dans le 4ème hein…

Je ne connais pas son nom. Je ne sais rien d’elle.

Je sais juste que j’ai envie de la faire jouir.

Je sais juste que j’ai besoin de me défouler.

Je l’avais quittée en jean délavé bleu foncé, avec un tee-shirt moulant noir et une chemisette blanche toute simple.

Je la retrouve en bottes et jupe courte, et un grand manteau noir pour se protéger du froid et des regards (cette phrase me fait sourire : en la voyant, j’imagine mal les regards froids… sauf peut-être ceux des jalouses).

Elle s’installe, me regarde et se marre. Toujours pas ouvert la bouche. Ca va être dur. Je bloque devant ses yeux. Attirants, je le lui dis en souriant et du coup ça la débloque et on commence à tchatcher.

Eclipse temporelle et verbale…

C’est la seule chose que je sais vraiment d’elle. hell_eyes. Je vais l’appeler ainsi. Elle m’attire, irrésistiblement et irréversiblement. Quelque chose de fou dans son regard. Elle me semble aussi atteinte que moi, sans le savoir et/ou sans le montrer.

Assistante de direction de chais-pas-qui. Responsable de chais-pas-quoi. J’m’en fous.

Je serais incapable de la décrire.

Je serais incapable de la reconnaître dans la rue, sauf si blocage respectif.

Je n’ai pas envie d’elle. Ou du moins pas physiquement. Pas de manière directement physique. Envie de la connaître et de me faire connaître. En partie. Viens. Deviens ma compagne. Mais je ne sais pas si je peux lui faire confiance. Partage leurs souffrances. L’abandon, qu’il soit mental ou physique, entraîne la défaite. C’est une évidence. Mais la torpeur et la compréhension entraîne également l’abandon. De soi. Je contrôle mes actes, eux les subissent, je suis le maître, ce sont les esclaves. Surmonter cet état permet d’être en symbiose avec soi. Et donc de ne pas faire d’erreurs. Tout peut se contrôler, tout est question d’entraînement. Tout ce que je sais, c’est que ma perception des choses se modifie, petit à petit. De tuer pour tuer à mes débuts, je suis passé à tuer et faire souffrir. Mais de temps en temps, mon ancien « moi » ressort et refait surface. C’est la seule chose qui me permet de garder une vie sociale cohérente : par moment, je réagis comme un humain lambda…

Ce doit être le cas dans ma tête. Je m’approche d’elle, elle est seule à son bureau. Regard légèrement maquillé, robe longue noire, débardeur noire, elle me rappelle Alexandra, l’adepte du bdsm que je dois voir dans la semaine. Je m’aperçois de mon erreur : je ne sais rien d’elle. Que dalle. Nada. Rien de rien. Edith Piaf : « Non, rien de rien, non, je ne regrette rien… » Je n’ai plus le choix, je dois lui parler, il est impossible que je fasse demi tour, c’est strictement inconcevable de manière honorable.

Bloque dans l’encadrement de la porte.

La regarde dans les yeux pendant quelques instants, le temps pour moi d’admirer la courbe de son visage et pour elle de se sentir observer.

Elle hausse la tête et on se dévisage mutuellement. Elle est vraiment jolie, je vais me ramasser. Tant pis, je prendrai ma revanche sur l’étudiante en arts. 

– Oui ?

– Hrmpf. Je me demandais si vous accepteriez de déjeuner avec moi ? Je suppose que cela peut vous paraître bizarre, mais depuis que je suis en mission pour votre société, à chaque fois…

– A chaque fois ?

– Euuh… J’sais pas. J’sais juste que je dois manger avec les pingouins de la direction, et que j’aimerais bien une excuse. 

– Et mon rôle serait-il de servir uniquement d’excuse ?

– Dans un cadre strictement professionnel. 

– Dommage. Vous aimez les pizzas ?

La chance me sourit. Tant mieux.

Le jeu commence.

Tandis qu’elle prend sa veste, je sors mon portable de ma poche et appelle le boss, et lui annonce que je ne pourrais déjeuner avec lui. Il tempête, souffle et se calme, lorsque je lui annonce que sa présentation est prête et que je la lui montre dans deux heures.

Me retourne vers les yeux de l’enfer. Qui sont justement en train de me fixer. Je lui adresse un grand sourire… Elle me tourne le dos pour prendre son sac et me demande si mon invitation tiendrait toujours si elle m’annonçait ne pas être seule.

– Tout dépend. Si c’est au resto, pourquoi pas, ça dépend. Si c’est dans votre vie… C’est votre vie… Tu cherches quoi ? Tu veux quoi ? A quoi penses-tu ? A qui penses-tu ? De quoi as-tu envie ?

– D’accord, ça marche ! Ironise-t-elle tout en se retournant et en me poussant hors de son bureau

– Et c’est par où Madame… ?

– C’est par là, suivez le guide. Et Mademoiselle, pas Madame. Mais si on doit déjeuner ensemble, je préfèrerais que vous m’appeliez Virginie. Et que l’on se tutoie. Non Monsieur ?

Je me contente de répondre par un rire. Elle m’amuse.

Je la suis dans les dédales de couloirs. Y’en a partout. Une horreur. Je finis par capter qu’elle me fait sortir non pas par l’entrée principale (les Champs) mais par une petite rue adjacente. Temps de latence dû à mon blocage sur son dos. Elle est callipyge, et ça m’a toujours attiré. Si en plus elle a de la conversation…

Boum, le gris devient blanc lumineux.

J’avais oublié que le soleil faisait des siennes aujourd’hui.

Dommage. Pas franchement le temps pour aller sur une terrasse. Virginie me regarde et me dit que c’est par là (là ou ailleurs, moi, ce que j’en dis…)

Je me prends une clope dans mon paquet, lui en propose une qu’elle accepte, l’allume, m’allume et on reprend notre route, en parlant un peu plus que dans les couloirs. Chose facile vu qu’on n’a pas parlé.

– Pourquoi être venu me parler ?

– Et pourquoi pas ? Qui ne tente rien n’a rien, et de toute façon, ma proposition n’est pas indécente que je sache…

– Indécente non. Surprenante oui. Nous ne nous connaissons pas et vous m’invitez à déjeuner ? (elle se reprend) enfin, à manger une pizza, finit-elle en riant.

Bien joué petite fille. Un point pour toi. Serais-tu une âme sœur ? Quel est ton fantasme ? Dis-moi ce que tu kiffes et je te dirais ce que tu es…

– Effectivement. A chaque fois que je venais en rendez vous avec le boss, tu m’intriguais et me redonnais du… « courage »… Je ne sais pas comment expliquer. L’air calme et sûr de toi… 

– C’est gentil ça jeune homme.. Comment dois-je le prendre ?

– Comme un compliment souris-je.

On arrive devant le resto. Enfin, la pizzeria. Virginie rentre directement, fait la bise au patron – mauvais ça, elle est connue, c’est une habituée, gaffe Simon, gaffe – et se dirige vers une table du fond. Je suis, tout en saluant amicalement mais néanmoins cordialement le patron. Qui a une tête à s’appeler Aldo. 

Je m’assois.

Face à elle.

Le combat commence maintenant : être naturel, ou tout au moins en donner l’air, tout en me rapprochant de ce qu’elle souhaite trouver chez moi…

Round 1, fight.

Ailleurs sur le site