Julien n’en revenait pas. Des années après, “Le Monde Dada” devenait une réalité. L’aboutissement de ses années de collectionnite aiguë. Même Sophie avait validé le concept et l’avait soutenu tout au long de la mise en place. Les enfants avaient grandi, ils suivaient des cours de recyclage pour Théo et de permaculture pour Clara. L’upcycling, une mode en 2025, un hashtag de plus sur les réseaux, était maintenant un véritable courant industriel. Cela permettait de revaloriser tout ce qui était possible en appliquant un mantra très simple : « Reduce, Reuse, Recycle » (ou en français : Réduire, Réutiliser, Recycler). Un mouvement favorisé par les taxes importantes sur les déchets ménagers et la pollution. Mais également par les usines et ateliers qui mettaient à disposition leurs machines pour aller dans le bon sens, celui d’une planète vivante et non plus étouffée.
Paul avait voulu fournir un espace logistique. Mais à la réflexion, cela desservait le projet. Plus il aurait de place, plus Julien s’étalerait. Ainsi, on reviendrait au problème de base, que Sophie avait bien verbalisé à coups de remarques acerbes. Cette contrainte avait fait avancer la réflexion sur Nelia et le monde Dada.
Pour Nelia, et sa bibliothèque virtuelle, c’était le fait de tout stocker. N’importe quoi. N’importe comment. Dans n’importe quel format. Dans n’importe quelle qualité. Il s’en était heureusement aperçu assez tôt dans sa phase de réflexion et de nourrissage de cette pseudo-intelligence artificielle. Au bout de plusieurs mois, il avait arrêté de faire n’importe quoi n’importe comment et il avait classé et structuré le contenu. Par extension, le contenant l’était devenu aussi et la recherche s’en était trouvée améliorée. Il était devenu ainsi un expert en copie DVD et Blu-ray, et il avait archivé des pétaoctets de films et documentaires. Peut-être 500 000 ou 600 000. Il avait arrêté de compter à partir du moment où, pour naviguer facilement, sans lag d’affichage, il fallait aller dans le sous-dossier d’un sous-dossier d’un sous-dossier d’un dossier d’une partition.
Pour “Le monde d’Avant d’Après”, ça avait été plus facile. Déjà parce qu’il avait pu vider un peu de contenu avant le déménagement, et surtout car il avait recentré le concept. Il devenait plus un chercheur de bonnes affaires, de souvenirs qu’un archiviste. Ces souvenirs voyageaient, là était la grande force de NELiA. Il avait dû développer un logiciel pour tout suivre et visualiser ce qui était dans la nature, en balade, et où. Les objets étaient issus d’une collection hétéroclite, allant d’une figurine Pokémon de 3 cm à une œuvre de plusieurs mètres, d’un film de Kevin Smith à l’intégrale de Lalo Schifrin en passant par des vêtements de marques aujourd’hui disparues.
Sur le papier, le concept était simple et facile à mettre en place, toutefois le suivi était une autre paire de manches. Pour entrer chez NELiA, il fallait être coopté et déposer une caution. De cette manière, Julien s’assurait que la personne était de confiance et qu’en cas de problèmes, l’objet serait remboursable. Le prix de la location dépendait forcément du type d’objet, de sa rareté et de la durée. Il reprenait également les codes de Netflix dans sa version originelle de location de DVD longue distance. Pour éviter des trajets inutiles, il encourageait les “transmissions relais”, c’est-à-dire l’envoi direct entre membres du réseau, sans retour chez lui. Ce qui faisait de son logiciel de suivi un outil central et important, le cœur du système qui lui permettait de voir où était la collection.
NELiA comprenait plusieurs niveaux.
Le premier, le plus accessible, débloquait les livres, les CD et les DVD et les Blu-ray. La caution n’était que de quelques crédits, et on pouvait le garder un mois complet. Julien estimait que c’était suffisant pour poncer le CD, lire le livre en entier tranquillement et regarder deux ou trois fois le film (ainsi que les bonus).
Le second niveau demandait une caution plus importante car il s’agissait de véritables objets de collection. Des vinyles dont la pochette avait été faite par un street-artist de renom. Des figurines en résine lancées en éditions limitées et numérotées. Ou encore des tableaux et sculptures originales.
Pour tout ce qui était vêtements, Julien n’avait pas encore réfléchi à la tarification. Il attendait de voir le développement de NELiA en réel, les soucis qui allaient forcément lui tomber dessus et les problèmes de livraisons et de suivis. Surtout qu’avec les délais de livraison et la qualité de service, l’entreprise était plutôt risquée.