La matinée se passe naturellement et normalement. En soi, rien n’a changé fondamentalement. Julien et Paul sont en train de décharger les palettes du 38 tonnes. C’est une trentaine à bouger à deux. Le chauffeur du camion les prend de la remorque et les dépose au sol, après, c’est plus son taff. S’il le voulait, il pourrait aider, mais s’il lui arrive quoi que ce soit, ce sera pour sa pomme. Il risquerait de se faire virer pour cela. Et, comme ce boulot lui ramène des crédits supplémentaires pour quelques heures de travail par jour, il n’a pas envie de se mouiller. En plus, c’est sans compter les possibilités opportunistes de pseudo-marché noir. Les fameuses “tombées du camion”. En deux heures les palettes sont transférées du camtar à la réserve. Paul signe les bons de transport et revient pendant que Julien a commencé à scanner les entrées de stocks.
- J’ai l’impression qu’il y a moins que la dernière fois non ?
- Possible. Probable. Les MDD sont revues en permanence. Enfin, leur emballage et leur contenant surtout. La composition est censée être contrôlée par l’État.
- Tu parles, ils servent encore à quelque chose eux ?
- Askip. En tout cas, dans les grandes villes, ils ont bien besoin de la police et des Régulateurs. Alex, le chauffeur, me disait que l’entrepôt de l’Hyper est sous gardes armés. Que le turn-over est en constante augmentation. Le travail est trop long, trop dur, trop contraignant pour le salaire annoncé.
- C’est fou ça quand tu y penses. Les campagnards ont déserté leurs banlieues pour s’agglutiner en ville. Les citadins qui ne comprennent rien à la nature se sont barrés pour prendre d’assaut des fermes et tout ce qui va avec.
- Comme disait Lavoisier : “Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.” Il n’avait pas précisé en quoi et comment cela dit.
Les deux heures suivantes se passent à ranger, trier et organiser les étagères. Il n’y a pas besoin de chambres froides ou même de frigo. Paul ne stock que du sec ou du liquide. Des produits de base, non transformés, qui rentrent dans le cadre du “deal crédit”. Farine, pâtes, riz, boîtes de conserves. Pour les légumes et les plats préparés, il en prend le moins possible. Le strict minimum, le seuil légal pour rester dans les clous. De cette manière, il estime que ses clients doivent cuisiner et prendre des légumes frais et de saison. Ce qui est bon pour eux, meilleur pour leur santé, et tant pis pour le business. Il réfléchit d’ailleurs à monter une coopérative avec des agriculteurs et des fermiers du coin. Il y a déjà une partie de son magasin qui sert de dépôt pour les fruits et les légumes. Il y a aussi un frigo pour la viande géré par le vieux Lambin, mais il hésite encore à développer cette partie. De un car c’est du travail supplémentaire. Et, de deux, c’est aussi parce que les viandards ne sont pas ses clients favoris. Toujours pressés, jamais contents, à pinailler sur le produit. Pas le bon poids, pas la bonne quantité, pas la bonne disponibilité. Alors, il les renvoie directement à la ferme Lambin : qu’ils aillent à la source et qu’ils se farcissent l’égorgement de la bête et le vidage des entrailles.
En regardant bien, les deux frangins s’aperçoivent bien que les produits ont subi une petite shrinkflation. C’est un bon vieux coup marketing que beaucoup de marques ont utilisé à un moment, pas toujours de manière très transparente. On pourrait le résumer à payer plus pour avoir moins, sans que ça se voie trop. Comme le système est fondé sur des valeurs entières, les centrales d’achats qui contrôlent la distribution ont compris et diminuent les quantités. Si c’était un calcul plutôt favorable à ces dernières au début, Paul s’était aperçu que les gens commençaient à en avoir assez et se détournaient de plus en plus de ce type d’unités. Ils préféraient en effet payer plus cher mais avoir la bonne quantité et une qualité supérieure. Ainsi, il proposait également de la farine locale, en vrac.