• Bonjour à toutes et à tous et bienvenue sur cet épisode de “C’était mieux après” ! On reçoit aujourd’hui Julien, qui a créé la boutique – ou plutôt le concept – “Le monde d’avant d’après”. Alors je ne vais pas faire semblant de te redire faussement bonjour, car on a déjà discuté juste avant, mais si tu savais te présenter pour le public en distanciel et en décalé ?
  • Hello le crew CMA ! Alors, moi, c’est Julien, je viens d’avoir 40 ans et il y a un peu moins de 10 ans je lançais la V1 du “Monde d’avant d’après”, Dada pour les intimes. Côté pro, on est basé en Moselle, à la frontière allemande et alsacienne, toute notre logistique est au même endroit où l’on a commencé en fait. Côté privé, je suis marié avec deux enfants en autonomie. 
  • En autonomie ?
  • Oui, car le territoire dans lequel nous sommes est maintenant un secteur autonome, qui paye moins d’impôts et de taxes au gouvernement national. En échange, forcément, il y a une plus grande flexibilité en termes de gestion et de régulation. Et du coup, enfin, dans la zone où nous sommes, nous appliquons des règles collectives, avec des tâches partagées. 
  • Ok donc le collectif passe avant le personnel ? Vous faites comment pour la gestion au quotidien ? Je demande parce qu’on en entend parler mais on ne le comprend pas forcément…
  • Alors il n’y a pas vraiment d’opposition entre collectif et personnel, ce n’est pas du socialisme ou du bolchevisme, mais plutôt une gestion commune des nécessités de tout le monde. Rapidement pour te donner un exemple, tout le monde va s’occuper de nettoyer les rues. C’est une des tâches qui nous sont attribuées. 
  • Et vous n’avez pas de problèmes de passe-droits ou de personnes qui vont avoir tendance à esquiver ?
  • Ben non en réalité : les tâches sont données par Nelia, elles sont aléatoires, cependant elles suivent une sorte de planning. On ne fera pas chaque fois la même chose, et on fera toutes les tâches existantes sauf contre-indications. Pour le passe-droit dont tu parlais, comme il n’y a rien à gagner ou à perdre…
  • Attends, Julien, moi, perso, j’ai pas envie de me retrouver à cinq heures du matin à faire les poubelles ! Avec tout le respect que j’ai pour notre public en charge de la propreté de l’Enceinte cela dit ! 
  • Oui, mais il s’agit de deux systèmes différents. L’Enceinte fonctionne de la même manière que les sociétés avec des castes, du capitalisme exacerbé ou de la dictature… Après le krach de 27, on a pu avoir l’opportunité de changer les choses. On peut avoir un business en autonomie sans que cela ne pose de problème. La preuve avec Dada. C’est simplement une autre manière de faire les choses. Le motto a toujours été “non nova, sed nove”. C’est une locution latine qui signifie « Pas des choses nouvelles, mais d’une manière nouvelle. » Cela veut dire qu’on ne propose pas nécessairement des idées complètement nouvelles, mais une nouvelle façon de voir, de penser ou de faire les choses déjà connues.
  • D’accord, d’accord, je vois, c’est intéressant cette manière de partager.  Je voudrais revenir sur Nelia, c’est qui ? Il ou elle est choisi(e) de quelle manière ? Tu vois où je veux en venir, j’essaye de comprendre ainsi que de faire comprendre. Dans l’Enceinte, le concept d’autonomie est vu un peu comme une lubie, ou un concept trop alternatif. 
  • En parallèle du monde Dada, j’avais commencé à archiver l’Internet de l’époque. Un côté maniacollectionneur, comme dirait ma femme. Avant le krach, je me disais : “Ok, c’est bien, je pourrais toujours voir un film par jour avec tout ce que j’ai” ou “avec toute ma bibliothèque musicale je peux passer presque deux ans sans réécouter le même morceau”. C’était le moment où les géants d’Internet de l’époque avaient libéré des modèles de LLM. C’étaient les débuts de l’IA générative. J’ai commencé à entraîner un modèle sur mon propre contenu. Enfin, pas vraiment mon contenu mais ce qui m’avait éduqué, formé, qui avait modelé ma personnalité en fait. Avec Paul, mon frère, on a d’abord utilisé ces infos pour gérer ses stocks de nourritures et de produits à lui. 
  • Comment ça ? Il y avait déjà le système de tickets et de crédits ?
  • Oui oui, justement. On savait que mamie Brigitte, elle, venait dépenser tout son stock de tickets et de crédits dès qu’elle les recevait. Quitte à nous faire une COVID. Alors Paul a mis des barrières, des garde-fous pour son magasin. Pas uniquement pour lui, mais également pour les autres clients. 
  • Attends attends. “Faire une COVID ”? Ah ah énorme, je ne connaissais pas !
  • Mais si, rappelle-toi. Quand le rayon PQ et bières était vide de chez vide alors que celui de la farine et de l’eau restait achalandé. C’est une COVID. On avoue implicitement qu’on est en train de faire de la merde. Littéralement. 
  • Ok donc Nelia commence à être utilisée dans le magasin de ton frère et après tu l’utilises pour le monde Dada ?
  • Voilà. 
  • Je te propose que tu finisses de nous expliquer comment fonctionne Nelia avant de revenir sur le monde Dada, si tu veux bien ? Ce sera plus simple et plus fluide pour tout le monde je pense ?
  • Oui oui, vas-y Guillaume. 
  • Donc Nelia commence à gérer les stocks pour le magasin de Paul et vous la proposez à la communauté ? J’essaie de comprendre comment c’est fait la bascule, en réalité. 
  • Alors non, on n’a pas proposé Nelia à la communauté. Pas plus qu’elle régissait le stock. Simplement Nelia définissait des limites. Qu’elle mémorisait. Pour reprendre l’exemple de Mamie Brigitte, elle allait bloquer la quantité de bouteilles de Picon à deux par semaine. De cette manière , elle avait sa quantité pour elle, mais également pour les autres. Sinon elle passait, prenait tout et Gérard derrière n’avait jamais de bouteille. Vraiment, à la base, Nelia était là pour gérer l’égoïsme des gens. Après, oui, elle était nourrie de concepts, de règles, de conseils qu’on a cherché à supprimer, à régler avec Paul. Si je reprends l’exemple de Mamie Brigitte, si elle voulait se pinter la gueule et se laisser mourir à petit feu, qu’elle le fasse, c’était pas à nous – donc à Nelia – de poser les limites. Simplement qu’elle laisse en profiter Gérard aussi.
  • C’est intéressant ce que tu dis là. Et pour les tâches ?
  • Pour les tâches, elles ont été définies au fur et à mesure. Si je reprends l’exemple des poubelles ou du nettoyage de rue, forcément, personne ne voulait le faire. Alors, on a défini tous les participants, avec un code, et la récurrence. Grosso modo, il y a 1500 habitants valides et 260 jours ouvrés : Nelia a donc organisé des groupes de six personnes. Chaque groupe faisait une journée et voilà, cela comble les manques entre guillemets des dotations de l’État et de l’Enceinte.
  • Ok ok. Et pour “Le monde Dada”, alors ? Comment t’es venue l’idée de cette franchise ? On peut bien parler de franchise, non ?
  • Plutôt que franchise, je pense que réseau serait le terme employé. Il s’agit en fait de mettre en relation des personnes ensemble. Au moment du krach, Tesla, sous l’impulsion de Musk, commençait à expérimenter le concept de location de ses Model Y. Le propriétaire d’une voiture voyait ses recharges sur les Superchargeurs gratuites s’il acceptait de partager sa caisse lorsqu’il ne l’utilisait pas. Musk et le board étaient partis d’un constat simple : la voiture est utilisée pour aller travailler. Elle est donc garée et inutilisée de 10h à 17h par exemple. Donc, elle ne roule pas. Donc, elle ne s’use pas. Le renouvellement du parc automobile ne se fait pas aussi vite que Tesla aimerait. C’est pour une logique purement mercantile – qui était d’augmenter le nombre de ventes – qu’ils ont lancé ce programme. Mais, en France, on avait déjà eu cette idée, plus de 40 ans avant ! C’est Kiloutou, une entreprise fondée en 1980 par Franky Mulliez, qui fait partie de l’association familiale Mulliez. À son retour d’un voyage aux États-Unis, il constate que le marché de la location y est en plein essor, contrairement à la France où ce secteur reste peu développé. Du coup j’ai fait pareil, en commençant avec ma propre collection, mes propres objets. C’est de la location, pour qu’il y ait un contrat, mais on peut voir ça comme du prêt. Ou de l’échange.
  • Et dans ce cadre vous proposez quoi exactement ? 
  • Il y a donc une partie de la collection qui a servi à nourrir Nelia, sous forme de DVD, en galettes physiques. Mais également des livres, que ce soit des romans classiques, de la science-fiction ou des polars. On a aussi des œuvres d’art, des tableaux ou encore des vinyles par Shepard Fairey, le street artist connu pour son visage d’Obey André the Giant. Le stock de pièces disponibles augmente petit à petit, particulièrement en rachetant des invendus chez des libraires ou des distributeurs.
  • Donc tu gagnes de l’argent avec cette activité ? Cela ne pose pas de problèmes au sein de l’autonomie ?
  • Non, car je continue à effectuer mes tâches pour la communauté. Ensuite, le monde Dada est ouvert au troc, à l’échange. L’idée, qu’on continue à promouvoir et à partager avec Paul, mon frère, Sophie, ma femme, et Christine, ma belle-sœur. Même les enfants sont dans cette idée de vivre, de prendre du plaisir, de travailler dans ce qui nous semble “vrai”. Le partage de la connaissance, de la culture, paraît nécessaire. On a plus besoin des réseaux sociaux à la gloire des influenceurs. Et ça, l’État l’a bien compris quand il a mis sa taxe. On a bien vu que d’un coup les gros comptes ont perdu tous leurs followers. Que cela n’avait plus vraiment de logique. Idem quand il y a eu la hausse des taxes sur les produits américains, qu’ils soient physiques ou virtuels. Amazon a vu son chiffre d’affaires fondre : il déclarait ainsi qu’il avait été divisé par deux en l’espace de quatre ans. Le retour aux produits français, locaux… On le voit dans la vie de tous les jours. Peut-être pas dans l’Enceinte cela dit.
  • Je te le confirme, l’Enceinte bénéficie du soutien du Marché de Rungis.
  • Lol. Ce n’est pas un soutien mais une réquisition, Guillaume ! Après, on a réussi, malgré les conditions climatiques, à changer le cours des choses. On a remis en pratique la jachère, on mange moins, beaucoup moins de viande. Le fait de devoir assister à la mise à mort de l’animal, et à sa préparation comme condition nécessaire à l’achat en boucherie a fortement fait diminuer les quantités nécessaires. Et, c’est tant mieux : on est des omnivores, et plutôt des cueilleurs que des chasseurs historiquement. Alors au monde Dada, on va échanger une compétence contre un livre, un produit nécessaire contre un collector. Et, s’il n’est pas disponible, on va trouver l’équivalence. La productivité est dépassée par la nécessité en fait.
  • D’accord, d’accord. Que je comprenne bien, tu vois le monde Dada comme une sorte de bibliothèque géante ? 
  • Tout à fait. Que ce soit au niveau des livres ou des disques, même des jouets. C’est une espèce de médiathèque nationale. Mais, gérée par un privé. Enfin pas un, comme je le disais, on est plusieurs. Comme on ouvre cela à des partenaires, ça apporte un catalogue supplémentaire en fait. Par exemple, il y a Fred, à Dijon, qui est un gros gros collectionneur de musique. Un passionné. Outre sa collection de plusieurs milliers de disques, c’est aussi les 175 volumes et neuf hors-séries des aventures du commissaire  San-Antonio. C’est le pseudo de l’écrivain lyonnais Frédéric Dard. Il disait d’ailleurs qu’il avait fait sa  carrière avec un vocabulaire de 300 mots. Tous les autres, il les avait inventés. Plus des magazines de musique et de cinéma. Ensuite, on finit l’arrivée de Xavier pour une collection phénoménale de jeux vidéo.
  • Donc pour résumer, on passe commande d’un produit, on le reçoit et à partir de là on a une durée d’utilisation avant de devoir le renvoyer ?
  • Voilà. Par exemple, si je veux un livre, j’en fais la demande. Nous, nous allons vérifier la disponibilité et confirmer la date approximative de réception. Soit il est dans nos stocks et donc là, ça va vite : on prépare le produit, on l’expédie et le chrono s’enclenche à la réception. Soit il est déjà à l’extérieur, et là on voit d’abord  la liste d’attente et la prochaine disponibilité pour le confirmer. Dans ce cas-là, c’est l’utilisateur qui a le produit qui va l’envoyer lui-même au prochain… 
  • Je reviens vite fait sur les crédits, c’est uniquement lors de la location, du prêt ?
  • Alors il y a des frais d’inscription et d’abonnement, ça c’est ce qui fait vivre le monde Dada. Ensuite les crédits utilisés à chaque prêt, eux, sont réutilisés pour agrandir le fonds disponible. On va ouvrir Nelia aussi, car Antoine, qui est un super bon développeur perdu au fin fond des Pays de la Loire, a repris le développement des outils. On espère que la version bêta sera disponible d’ici le début de l’an prochain.
  • Je me demande : et les droits d’auteur? Sur les objets, d’accord, mais sur les disques ? Sur les livres, les films ?
  • La question, elle est vite répondue, comme qui dirait : depuis le temps, les maisons d’édition n’existent plus. Elles ont toutes disparu, de même que le tiers de la population française, tu sais. Tout ce qui date d’avant, disons, 2030, les distributeurs, les producteurs ne sont plus identifiables. Ou, comme je le disais, n’existent plus. Dès que possible, on contacte les artistes, on les aide à distribuer. Le modèle n’est pas exclusif, ce n’est pas parce qu’un abonné a écouté un disque de… Je sais pas, Orelsan ? Vald ? Laurent Garnier ? Bref, en tout cas, il va le découvrir via le monde Dada, il va le kiffer et le voudra pour lui. Donc il finira par acheter le disque, voir la discographie. Nous, nous serons aussi là pour l’aider à trouver la perle rare. Certains produits, on les a en location mais également à la vente ou à l’échange. 
  • Je trouve vraiment le concept sympa. C’est différent, dans l’Enceinte tout est disponible donc c’est intéressant cette approche collaborative, de partage…
  • Je pense qu’en autonomie c’est une obligation. Tu sais, c’est comme le dit l’adage : “Seul on va plus vite, à plusieurs on va plus loin.” Le monde Dada, c’est imaginé pour faire perdurer la culture. Transmettre une sorte d’héritage, mais que celui-ci soit vivant, pas une pièce de musée. On met progressivement en place quelque chose qui s’appelle “la mémoire de Gaïa”. Rapidement en plus du disque, par exemple, c’est des notes, que ce soit par nous, l’équipe, ou par d’autres utilisateurs, qui racontent cet album. Les doubles sens, les traductions des paroles, mais également s’il a eu un impact, pourquoi, comment. À l’image des blogs qui…
  • Pardon, je te coupe afin d’expliquer les blogs, pour celles et ceux qui ne savent pas. Au début des années 2000, c’est les premiers blogs personnels avec les Skyblogs, par exemple, un service de la radio Skyrock qui sera arrêté en 2023. Les blogs explosent au début des années 2010 avant de décliner progressivement avec  l’essor des réseaux sociaux. C’est ça, tu confirmes ?
  • Oui, tout à fait. Ensuite, entre les blogs, les sites de références comme Discogs pour la musique, IMDB pour le cinéma ou Babelio pour les livres, il y avait toujours une multitude de détails intéressants à comprendre pour mieux appréhender le disque ou le film. Les références cachées, les messages à intercepter, les influences subtiles, tout cela on essaye aussi de le partager.
  • Le temps file, c’est fou, voilà déjà une heure qu’on parle ensemble du monde Dada, mais j’ai une dernière question pour toi et pour les auditeurs et auditrices. Pour te contacter, c’est par internet, je suppose ?
  • Par internet, oui, pour faire la demande d’inscription et voir le catalogue. On fonctionne aussi beaucoup par le courrier traditionnel, ou lorsque l’on se déplace. Il y a toute cette notion de communauté qui nous tient à cœur. Comme je te le disais tout à l’heure, on a travaillé simultanément sur le catalogue physique qui comprend plusieurs dizaines de milliers de livres, disques et films, mais également sur le catalogue virtuel, à le trier et l’organiser. On aimerait que se balader dans le monde Dada ou dans Nelia soit comme dans une immense librairie où tout est accessible. On va par exemple travailler à ce que l’on appelle des dead drops, qui sont en fait des copies de Wikipedia, de littérature classique, de cartes, de livres qu’on estime de première nécessité, et on va les distribuer, les cacher un peu partout.
  • Même dans l’Enceinte ?
  • Alors ça, je sais pas, personnellement je n’aimerais pas me retrouver avec vos Régulateurs ! Mais, en tout cas, l’idée est là, de nouveau de faire un réseau de dead drops, de clés pour que tout ce savoir, cette connaissance, cette culture circulent et tournent.
  • Eh bien je trouve que c’est génial, c’est pour ça qu’on t’a invité dans “C’était mieux après”. On le rappelle, c’est disponible partout, sur le canal 37, en low-fi. À bientôt Julien !
  • Salut Guillaume, et encore merci pour le poisson, conclut Julien avec un sourire en coin.

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