“Une France suspendue, un pays à l’épreuve de l’après”, titrait Le Continent.
Pragmatique et analytique, le premier journal du pays expliquait que “vingt-quatre heures après le second tour, le pays retient son souffle. Entre les déclarations d’apaisement des états-majors politiques et le chaos qui gagne les gares parisiennes (Gare du Nord évacuée, lignes de RER paralysées), le fossé entre le discours institutionnel et la réalité du terrain n’a jamais paru aussi large. Le scrutin de dimanche n’a pas tranché, il a ouvert une crise dont personne ne mesure encore l’ampleur”.
Pour le Francilien 24, la situation était simple : “Paris à l’arrêt, Paris bloqué”
Le site populaire et grand public établissait un constat simple : “Gare de Lyon, Montparnasse, Saint-Quentin-en-Yvelines : les usagers franciliens sont appelés à éviter les transports en commun à partir de maintenant. La consigne est claire : restez chez vous, n’allez pas travailler. Face à la tension qui monte dans les banlieues, et devant des forces de l’ordre épuisées qui n’arrivent plus à contenir la colère, les autorités évoquent des mesures temporaires. »
Valeurs Nationales, qui se voyait quasiment propulsé en tant que journal officieux, était clair : “La voix du peuple ne peut et ne doit pas plier : le rétablissement de l’ordre, une urgence”.
Revanchard, militant et radical, le quotidien estimait que “les résultats de dimanche sont clairs. Il est temps que la République cesse de céder aux émeutiers et fasse respecter le vote des Français. Face aux violences urbaines qui gagnent du terrain, l’exécutif est appelé à muscler sa réponse. Les renforts annoncés arriveront-ils à temps ? Ils avaient pourtant déjà été en théorie appelés il y a deux semaines à l’annonce du résultat du premier tour, selon le ministre de l’Intérieur.”
Côté presse quotidienne régionale, la fameuse PQR, la situation était légèrement plus nuancée bien que toujours inquiète. Ouest Éclair résumait parfaitement la situation et parlait de “La crise parisienne vue de l’ouest”, et expliquait notamment la problématique de dépendance province/capitale. En effet, “si la capitale s’embrase, les régions observent, inquiètes, l’onde de choc économique et sociale qui pourrait suivre. Approvisionnement quotidien des marchés d’intérêt national, transports nationaux et interrégionaux suspendus : de nombreux touristes, originaires d’Île-de-France ou non, s’interrogent sur les conditions de leur retour.”
Les réseaux s’enflammaient pour un talk-show sur une chaîne de la TNT, qui diffusait en direct et en public. Celui-ci était chauffé à blanc, chouchouté par son animateur vedette qui leur donnait des “mes chéris” pendant qu’eux-mêmes se nommaient la “babarmy”. Détendu derrière son pupitre, légèrement surélevé par rapport à deux pupitres face à face dans un octogone. Le décor façon ring de boxe ne faisait pas dans la dentelle, mais c’est ce que le public voulait. De la sueur, du sang, des larmes, de la violence : tout était fait pour les réseaux sociaux, les extraits de 10 secondes hors contexte, qui serviraient d’allumettes pour embraser les espaces commentaires modérés aléatoirement par une équipe complètement dépassée et sous-payée.
- Bonsoir à toutes et à tous ! Ce soir, édition spéciale, parce que la France a peur, la France a mal, et la France veut des réponses ! On a réuni sur ce plateau ceux qui vivent la crise, pas ceux qui la commentent depuis leurs bureaux climatisés ! À ma gauche si j’ose dire ahah, Karim, vous avez 30 ans et vous êtes éducateur spécialisé à Saint-Denis. Vous êtes sur le terrain depuis dimanche soir. Racontez-nous.
- Ce que je vois, c’est des gamins de 16 ans qui prennent des tirs de LBD parce qu’ils sont dehors après 22h. On leur a dit toute leur vie qu’ils étaient des sous-citoyens, cette élection leur confirme juste ce qu’ils savaient déjà.
Il est interrompu par le deuxième intervenant, Bertrand de Rovigny, conseiller régional qui n’a cessé de virer à droite depuis qu’il s’est lancé en politique, petite flamme discrète mais visible.
- Des gamins de 16 ans qui balancent des cocktails Molotov sur des pompiers, vous voulez dire.
- Monsieur de Rovigny, vous étiez où, vous, quand on fermait les centres sociaux un par un depuis dix ans ?
- J’étais où les Français normaux se retrouvent : au travail. Ce que vous appelez répression, moi j’appelle ça protéger des citoyens qui n’ont rien demandé, qui votent, qui paient leurs impôts, et qui en ont marre de vivre reclus chez eux par peur.
Des applaudissements éclatent, le public se divise, une partie se met à huer. L’animateur laisse monter, jubilant. Il relance facilement, tranquillement.
- Bertrand, on vous sent remonté…
- Le peuple a voté. Massivement. Pour qu’on arrête cette immigration incontrôlée, pour qu’on expulse ceux qui n’ont rien à faire ici et qui, une fois de plus, le prouvent en mettant le pays à feu !
- Ceux qui n’ont rien à faire ici, comme vous dites, sont nés ici, explose Karim en se levant à moitié. Leurs parents sont nés ici. Vous voulez expulser qui exactement, monsieur de Rovigny ? Moi ? Mes parents ? Mes enfants ?
- C’est vous qui vous sentez visé et qui vous victimisez encore une fois.
C’est la phrase de trop pour Karim qui traverse le plateau avant que la sécurité ne réagisse. La caméra tremble, on entend un cri, une chaise tombe. L’animateur surjoue tout en gardant le contrôle, décrivant la scène et appelant au calme. Alors que s’affiche une succession des différentes caméras du plateau, comme figées par une mauvaise connexion, on l’entend qui s’égosille : “On se calme ! On coupe pas, on coupe pas, gardez les caméras allumées.”
Soudainement, on entend une bagarre qui éclate dans le public, des insultes racistes fusent d’un côté, des chaises volent, la sécurité, débordée, n’arrive pas à séparer les belligérants, une femme hurle qu’on a besoin d’un médecin, une autre que quelqu’un a une arme.
Le live se coupe brutalement, un panneau sobre reprenant le logo de la chaîne et l’heure actuelle affiche “INCIDENTS IMPORTANTS SUR NOTRE PLATEAU EN DIRECT – ÉMISSION SUSPENDUE”.