Paul et Julien avaient eu l’information par Sophie qui avait envoyé un message. Ils étaient sur la route, dans leur monde, à parler de ce à quoi il fallait se préparer. La musique sortait d’une playlist qui lançait en aléatoire les derniers likes de Julien. Quand il avait lu le message de sa femme à voix haute, son frère avait juste sifflé un “putain” entre ses dents. Le silence avait envahi la cabine pendant une dizaine de minutes. À leur arrivée à Fouras, ils ne prirent pas la peine de décharger le camion. Il était encore tôt : 21 heures à peine. Ils avaient roulé sans s’arrêter, avalant les 500 bornes en moins de 5h. Ils s’étaient relayés toutes les heures environ et n’avaient fait que deux pauses.
Christine et Sophie avaient laissé la télévision aux enfants, qui avaient décidé de regarder un Marvel. Lequel ? Avec le multivers, les flash-back et les reboots, les deux belles-sœurs étaient perdues. Les enfants, eux, suivaient l’affaire de près et raccrochaient les wagons entre les films, les séries et les jeux vidéo. Peut-être même mieux que les scénaristes de la Maison des Idées. Les deux belles-sœurs s’étaient dit que – au point où ils en étaient – un apéro serait la meilleure chose à faire pour enrayer le mal. Elles avaient donc préparé quelque chose avec ce qui traînait dans le frigo. Pas de folles quantités, excepté les enfants, personne ne mangeait le soir. Ou alors un en-cas vite fait. Les bières d’abbaye étaient au frigo, elles avaient ouvert une pils belge et regardaient les réactions sur les sites de news.
Quand Julien entra, Jade se précipita vers lui tandis que Théo lançait un tonitruant “salut paapaa” sans lâcher l’écran du regard. Un mec en costard expliquait un truc à un ado en grenouillère. Probablement Tony Stark et Peter Parker. Paul prit les devants avec un “salut-les-enfants-bonsoir-mon-amour” tout en posant les clés du camion et en piochant un biscuit apéritif.
- Alors ? demanda Sophie, anxieuse
- L’appartement est plus ou moins prêt, on a fait au mieux.
- Mais non Ju, on fait quoi maintenant ? Les stratéguerres, c’est vous normalement.
- On va attendre de voir comment la situation évolue. 4 chances sur 5 que tout se passe normalement, répondit Paul
- On verra demain, l’annonce a été faite à huit heures. Dans les milieux autorisés, ils devaient être au courant depuis 2h. On saura comment le bordel va se dérouler après cette nuit, confirma Julien
- Les journaux parlent de rassemblements dans les grandes villes, s’inquiétait Christine
- Comme toujours. Ceux qui estiment avoir gagné vont se rassembler et célébrer, ceux qui pensent avoir été volés vont se plaindre entre eux. Le tout est qu’ils ne se télescopent pas. Que la sécurité soit assurée, sinon c’est du pain béni pour les CRS
C’était Paul qui avait prononcé cette dernière phrase. Julien avait imaginé, à la limite du fantasme, cette situation. Paul, lui, l’avait conceptualisé, théorisé. Aujourd’hui, avec l’extrême droite qui atteignait la plus haute marche du pouvoir, le pire pouvait se réaliser. Les chaînes de télés en continu se répétaient ad nauseam, les agrégateurs de news surchauffaient et sur les réseaux sociaux c’était la curée.
Les deux couples attendirent que le Marvel finisse. Plus de 2 h 30 : curieusement, pour suivre l’histoire du Wakanda, ils étaient à fond. Beaucoup plus que pour suivre leurs cours de mathématiques ou de géographie. Cela dit, la logique de l’État de faire une semaine sur deux en distanciel, voire 2 sur 3, n’aidait pas à la concentration. Et encore, que ce soit le couple de Paul ou celui de Julien, les deux essayaient de limiter le “temps-écran”. Ils avaient été à bonne école : ils avaient le droit à deux heures de télévision par semaine chacun. Pour les dessins animés et la console. Ils avaient testé toutes les combinaisons. La meilleure étant celle où ils partageaient une heure de Sega Megadrive et où chacun avait le droit à une heure de dessin animé. Qu’ils se racontaient ensuite dans les moindres détails, rejouant les scènes avec leurs jouets. Ils faisaient aussi attention à traîner pour arriver assez tard chez les grands-parents le dimanche pour que ce soit l’heure de “Signé Cat’s Eyes” en fin d’après-midi.