On était dimanche. Christine avait déposé Paul et Julien tôt à la gare pour qu’ils puissent prendre le premier train. Il était même pas 9h que les deux frangins rentraient dans l’appartement et prenaient un café. La journée allait être longue et dure mais les deux avaient eu un mauvais pressentiment quasi similaire, et en même temps. Le monde s’écroulait. Nous n’étions plus sur une temporalité dans laquelle le monde allait s’écrouler, mais dans l’urgence du moment. Si Fouras et Gros-Réderching pouvaient être considérés comme une safe place, ou du moins une zone de moindre danger, l’appartement à Paris était une catastrophe. Il fallait donc prendre ce qu’il y avait à prendre, tout mettre dans le Ford Transit Custom II qui trainait dans le parking souterrain et revenir à Fouras.

S’ils étaient partis aussi tôt, c’est que – bien évidemment – ils ne pourraient pas déménager un appartement contenant 10 ans de vie de couple dont la moitié avec des enfants à deux. En une demi-journée. Discrètement. Cela ressemblait à une mission impossible ou à un kamoulox. Ils avaient donc prévu d’emporter ce qui était nécessaire et important : vêtements, nourriture, papiers, argent, bijoux… Ce qui n’était pas nécessaire mais de valeur sera mis sur des étagères qui seront dissimulées derrière un mur en placo. Il faudrait faire vite mais les deux compères avaient l’habitude. Ils avaient donc appelé le Mr Bricolage le plus proche pour s’assurer de la disponibilité du matériel la veille, et ils seraient là à l’ouverture dès 10h. En se fichant de la poussière et de l’esthétique, ils estimaient le temps de poser des rails et du placo à une grosse heure et demie. Puis une autre pour les bandes et la tapisserie. Ils mettraient du décor dedans et cela ferait illusion en cas d’intrusion. Si l’appartement était visité de manière approfondie, alors tant pis. 

Sur Internet, ils avaient trouvé des malles cantines, cette fois chez Leroy Merlin. La logique et l’optimisation auraient voulu qu’ils prennent tout à un même endroit mais la disponibilité de l’un n’était pas celle de l’autre et vice-versa. Comme dirait leur pote Rachid de Québec : “Pas le temps de niaiser mon chum !” Fallait y aller, et le plus vite possible. 

  • Euh… Dis-moi Ju, pourquoi vous avez encore la litière de Jones ? Il est mort l’année dernière, vous avez pas repris de chat, si ?
  • Non non. C’est pour Jade.
  • Attends, je comprends pas. Je ne veux pas comprendre en fait.
  • Non mais, à la mort de Jones, Jade était en tristesse permanente. Limite pire qu’à la mort de sa grand-mère. Alors, on lui a dit qu’on en reprendrait un. Elle a donc décidé qu’il n’y avait pas besoin de virer la litière qui servirait à Church.
  • Church ?
  • C’est moi qui lui ai soufflé le nom. Le miaou dans Simetierre du King.
  • Famille de barjots.

En tout cas, la mission « Mr Bricolage & Leroy Merlin » se passa en une heure chrono. À 11 heures, Paul s’attaquait à la pose des rails. Devant la configuration de l’appartement, ils avaient finalement décidé de condamner la porte du bureau. En effet, située dans un renfoncement, on pouvait facilement penser que derrière la cloison se trouvait l’autre appartement. Julien, lui, centralisait dans l’entrée les affaires à emmener. Il avait vidé les chambres de Jade et Théo, en prenant des vêtements, quelques jouets et quelques livres. Il avait une liste précise de choses à prendre pour Sophie, mission dont il s’occupait avec dévouement. Paul l’appela pour visser les placos sur les rails.

  • Par contre, tu veux mettre quoi dans cette pièce en fait ?
  • Mes stocks.
  • Tes stocks.
  • Le projet de librairie-bibliothèque dont je te parlais.
  • Et ? 
  • J’ai acheté des figurines, des vinyles, des éditions limitées, des Lego, ce genre de trucs. J’ai profité des soldes. Plus tout ce qui est musique et bouquins.
  • Je croyais que c’était une idée en l’air, moi ! Bon, on fait donc le placo de gauche et celui de droite. Celui du milieu, on le posera en dernier quand t’auras fini ton déplacement de tas de bordel. On fermera la porte, on posera le placo par-dessus. Avec un peu de chance ça sonnera pas creux…
  • Yes. Et, merci.
  • T’inquiètes. C’est quoi le nom ?
  • “Le Monde Dada”.
  • “Le Monde Dada” ?
  • “Le Monde d’Avant d’Après”.

À 14 h, la structure était finie et les deux frangins s’occupèrent de transférer les fameux stocks dans cette pièce, à vrai dire, plus proche d’un cagibi que d’un bureau. Une heure plus tard, ils posaient le dernier placo sur une porte fermée et sa poignée enlevée. Le temps de charger le Ford et ils quittaient l’immeuble. Outre des vêtements et des provisions, ils rembarquaient tous les souvenirs de Julien et de sa famille, qu’ils soient numériques ou réels. Plus le matériel informatique contenant la fameuse bibliothèque NELiA.

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