La situation dans la rue était un peu bordélique. C’était un euphémisme. Le service de sécurité était débordé, les manifestants en tête de cortège n’en faisaient qu’à leur tête et ils peinaient à réguler la foule. Un peu plus loin, des jeunes excités s’en prenaient aux boutiques sur le passage, rentrant et sortant, hurlant et criant, s’invectivant et s’insultant. Un peu plus loin, des utilitaires à plateforme dégueulaient une musique forte et insipide. Le son était mal réglé et l’ensemble donnait l’impression d’un joyeux bordel désorganisé.
Enfin.
Désorganisé sûrement, joyeux peut-être, à en juger par l’air morose de certains manifestants. Ils avaient en tête les précédentes manifestations, qui s’étaient soldées par une confrontation avec la police. Certains avaient perdu une main, d’autres un œil. Dans certaines villes, on parlait même de morts. Par inadvertance certes : un « engin incendiaire », selon la police, un « pétard mouillé », selon les concernés, avait provoqué une attaque cardiaque en atterrissant dans l’appartement d’une vieille dame ayant eu la peur de sa vie, et qui avait finalement causé sa mort.
Si tout le monde beuglait les habituels slogans concernant la démission du gouvernement, les différents scandales et casseroles collant aux basques des politiques en place, l’ensemble semblait morne et sans joie.
Une sorte de baroud d’honneur, une dernière manifestation avant l’abdication.
Voilà des années, des vies, que le cirque était le même.
Propositions expliquées par le gouvernement, débats houleux et stériles, lois votées et contestées, passage en force et aux forceps.
Après plusieurs confinements et l’expérience des gilets jaunes, on avançait à demi-pas, le spectre de l’inutilité tournoyant et virevoltant autour de cette journée probablement perdue.
Mais, au fond, entre dépenser de l’argent trop durement gagné, voire possiblement emprunté, et marcher gratuitement dans les beaux quartiers, l’occasion était trop belle. On s’éloignait un peu du Palais présidentiel qui de toute façon ressemblait plus à un bunker sous haute surveillance, entouré d’une armada de CRS. Même l’armée était de sortie ainsi que certains corps d’élite de la police et de la gendarmerie.
Plus le temps passait, plus la chaleur lourde de la cuvette parisienne augmentait, plus les esprits s’échauffaient et les slogans passaient la vitesse supérieure dans leur violence.
Les hommes en bleu se dispersaient aux endroits stratégiques, leurs collègues en tenues tactiques noires se préparaient à toutes éventualités et les manifestants criaient à tue-tête que le peuple aurait la peau du premier des Français, que maréchal, nous y voilà et que les étrangers restent chez eux.
Entendant cela, les bandes qui jusque-là se tenaient tranquillement dans les places traversées, préférant leurs sacs papiers remplis de burgers et de wings, s’en sont mêlées. L’ambiance a brutalement changé et s’est embrasée en l’espace de moins de temps qu’il n’en a fallu aux flics pour se coordonner. Aux alentours de Châtelet et de Saint-Michel, les affrontements ont viré à la bataille rangée, chacun gardant et défendant son bout de territoire dans le but d’empêcher l’autre de progresser. Forcément, il y eut des blessés, forcément, il y eut des casseurs et forcément la police est intervenue, et rapidement les services d’urgences ont été saturés.