• J’avoue ne plus très bien savoir ce que je ressens, docteur Foiney. Depuis l’accident des parents, je ne sais plus très bien où j’en suis. Bizarrement, je ne pleure pas, ce qui inquiète Sophie quelque part. Lorsqu’elle a perdu sa mère, elle a eu du mal à s’en remettre. Pour être honnête, j’ignore si elle s’en est réellement remise. Peut-être pas au fond.
  • Chacun vit le deuil à sa façon, vous savez Julien ?
  • Oui oui. Tout à fait. C’est juste que je ne suis ni très expressif ni très tactile en soi. Alors, je dois passer pour quelqu’un de froid et d’insensible. Ou du moins selon la norme, mais bon, vous me direz, qu’est-ce que la norme ?
  • Je vous sens philosophe, Julien.
  • Disons que je remets beaucoup de choses en perspective depuis la mort des parents. Encore heureux qu’il y ait Sophie, Paul et les enfants. Sinon je crois que je me serais enfermé pour ne plus en ressortir. L’envie de rien, la perte de tout. Au-delà de la tristesse, une flemme immense, une remise en question, une crise de la quarantaine en décalé.
  • Le fameux triptyque de la triple question immuable depuis la nuit des temps : “qui suis-je ? d’où viens-je ? où vais-je ?”
  • En quelque sorte. Même si c’est assez simple au fond : je ne peux pas abandonner pour Sophie et les enfants. Pour ne pas les laisser seuls, avec une mauvaise image ou un mauvais souvenir de moi. Une mauvaise manière d’anticiper le futur. Pour Paul aussi, même si je fais semblant d’aller, peut-être même en me forçant à aller mieux que lui.
  • Par esprit de compétition ?
  • Non, du tout. Plutôt pour qu’il puisse souffler, se reposer et parler s’il en a besoin. Pour échanger nos rôles plus tard, un jour, peut-être. 
  • N’est-ce pas là une manière d’esquiver le présent et le réel pour se projeter dans l’avenir et l’imaginaire ?
  • Oui… Non… Je ne sais pas vraiment. J’ai l’impression de flotter et d’être en pilote automatique. Cela ne fait que trois, quatre semaines… Un mois. Mais j’ai l’impression que cela pourrait être un trimestre. Un semestre. Comme si le temps passait à la fois très vite et à la fois très lentement. Comme si l’Univers s’amusait à manipuler la ligne du temps pour que les souvenirs s’estompent, s’effacent et passent rapidement alors que la douleur, la souffrance, les remords et les regrets, eux, passent lentement. Trop. Dans un horrible ralenti. 
  • Qu’en dit votre femme et vos enfants ? Verbalisent-ils leur douleur ?
  • Sophie échange beaucoup avec Christine. Je crois que Jade et Anaïs aussi, je ne sais pas trop, j’avoue avoir décroché sur certains points de détail de l’histoire.
  • Un point de détail de l’histoire ? Vous êtes sur un point de bascule, dirait-on.

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