Plus question d’chercher du travail
On pédalait dans les nuages
Au milieu des petits lapins
(Hubert-Félix Thiéfaine – La Fille du coupeur du joint)

– Putain, ça fait du bien de se poser à la fraîche. Le coin est toujours aussi magnifique.
– Tu m’étonnes. C’est pas trop dur, la ville, en ce moment ? Il commence à faire chaud, non ?
– Un peu… Les gens sont à cran. Tu sens que les restrictions, ça les énerve. Les pauvres, ils peuvent plus aller chercher leur Nutella quotidien. Un peu comme pendant la covid. À courir comme des lapins pour choper du PQ et à en oublier la flotte. T’imagines ? Il fait plus frais dans cette forêt que dans les cages de poulaillers en béton, alors qu’il fait quoi ? 30 degrés ?
– J’arrive pas à comprendre. Ils ont réussi à canaliser les émeutes pourtant : pas de morts, pas de gros dégâts, tout semble sous contrôle…
– Ouais, en surface. Mais regarde, les principales zones touchées sont les bâtiments administratifs, les écoles, les crèches, les centres aérés. À croire que les émeutiers ont fait exprès de pisser et casser là où ils squattent. Sur WhatsApp et Telegram, t’as des groupes qui se posent des questions. Un peu trop facile, tu vois, Alex ?
– Ouais, toujours ta fameuse théorie de la manipulation des masses ? Comment encore, le contrôle du choc ?
– Lol. Non, la stratégie du choc, c’est le bouquin de Naomi Klein…
– Putain Gui, t’es en pleine parano complotiste à deux balles. Dans deux minutes, tu vas me dire que le 11 septembre était une opération de la CIA ?
– Bah tu sais, y’a des zones floues, hein !
– Arrête. Pas toi. Les Youtubeurs te montent au cerveau…
– Non, mais réfléchis deux minutes. Foutre en l’air la couche associative sociale juste avant les grandes vacances, comme par hasard dans les zones urbaines et périurbaines. Du pain bénit pour le contrôle des foules et des familles. Tu voulais que ton gosse fasse une sortie en ferme pédagogique ? Zob, plus de crédits, on doit réparer l’école pour accueillir vos gamins à la rentrée. Tu attendais tes vacances comme le chien de la casse que tu es toute l’année ? Niqué, les deux semaines où t’as pas pu aller bosser ont bouffé toutes tes économies.
– Spafo. C’est un truc avec lequel on s’est souvent embrouillé avec mon vieux d’ailleurs. Il disait tout le temps que les Français avaient de la thune sur leur compte, que le gouvernement n’avait qu’à libérer les livrets A pour que l’économie redémarre.
– Ouais, sauf que ton padre, excuse-moi, c’est un retraité de la fonction publique, un fonctionnaire qui est bien tranquille dans sa maison finie-d’être-payée, qui passe son temps à rien foutre sauf ce qu’il a vraiment envie de faire. Normal, c’est sa retraite, il a bossé toute sa vie, il a fait les bons choix. Les gens, maintenant, ils ont quoi ? Ils ont quelles possibilités ? Quel futur ? Rien. Que dalle. Nada.
– Tu me déprimes, Gui. Mais t’as pas tort. Je ne sais plus combien de pourcentage de la population a plus de thunes passé le 12 du mois. 60 % ?
– Désolé frérot. J’suis négatif, pessimiste, c’que tu veux, mais j’ai pas envie d’être dans le déni. Le survivalisme y’a 10 ans, c’était l’histoire de trois pinpins autour du huitième verre de Ricard. Maintenant ? Putain, mais la vérité, c’est que 48 heures sans électricité, c’est la fin du monde. Les influenceuses, elles vont faire comment pour raconter leurs conneries inutiles de la plus haute importance toutes les 10 minutes en story s’il y a plus d’internet ? Hein ? Parce que la bouffe, l’hygiène, n’en parlons pas…
– Y’a pas besoin d’électricité pour Insta, tu sais ? Le Wi-Fi, c’est sans fil !
– J’te jure, Alex : je saurais pas que c’est toi, j’penserais que t’es aussi con qu’eux.
– Y’a pas de quoi.
– Allez, AlexGPT, on retourne au parking, on rentre. Je te laisse me guider, t’as ton phonetel…
– Déconne pas, il tient pas la charge, faut que je le change, mais vu le prix… Et puis c’est beau ici, mais on capte que dalle.
– Tu vois ? Tu critiques les poulaillers et les moutons, pourtant tu vaux pas mieux qu’eux. Demain, tout s’arrête, et toi avec.