Pour le dessert j’ai fait léger j’ai pris un cassoulet
Mon anatomie c’est devenu une vraie charcuterie,
(Gérard Baste – Trop gros)
Tout le monde s’était retrouvé au restaurant. Un trois étoiles, pas loin de la Rochelle. Vu le nombre, le restaurant avait dressé deux tables rondes côte à côte. L’une pour les adultes, et l’autre pour les kids qui s’étaient mis en mode “Zone d’Auto Défense”. Normal. Sainte Soline n’est qu’à une centaine de kilomètres. Les deux garçons, Mathis et Théo, sont côtes à côtes, absorbés complètement par leur discussion autour du dernier match de Rocket League avec les Gentle Mates.
Jade et Anaïs ont mis leurs diadèmes de Pâques avec des oreilles de lapins mobiles. Elles peuvent les lever ou les abaisser grâce à un ruban. Anaïs, la plus âgée des deux cousines donne l’explication du code à utiliser.
– On va dire que l’oreille gauche levée, ça veut dire oui. Et si c’est la droite, alors ça veut dire non. L’autre oreille on la laisse baissée, au repos.
– D’accord Ana. Mais quelle gauche ? La tienne ou la mienne ?
– La tienne ! Celle où ton pouce est à droite !
– C’est même pas vrai qu’est-ce que tu dis !
– Ben regardes !
– Ah si. Mince.
Du côté des adultes, la discussion passe en mode repeat. Le patriarche est en roue libre sur son sujet favori du moment : Poutine, la Russie, Trump et les Américains. L’Ukraine aussi un peu, mais la possibilité d’une fin de guerre définitive n’est pas (encore) à l’ordre du jour. Et puis cela fait des années qu’on en parle de cette guerre auquel il ne croit qu’à moitié. Lui ce qu’il voit c’est que tout coûte de plus en plus cher pour être de moins en moins bon.
Faut avouer que même le pain part en cacahouettes. Dans leur patelin, il y avait plusieurs boulangeries quand ils sont arrivés. Le pain chez l’un était moins bon que chez l’autre qui était quand même meilleur que le troisième. Et on ne parlait pas du dernier qui était à la boulangerie française ce qu’Ikea était à l’artisanat.
La Madre, elle, est en grande discussion avec Sophie et Christine. Christine, la femme de Paul exerce le même métier qu’elle autrefois. Institutrice. Pardon, professeure des écoles. Il y a plus de panache dans ce terme, un peu de noblesse presque. Comme parler d’une technicienne de surface plutôt que d’une femme de ménage. Christine trouve que le métier va de plus en plus a la dérive. Elle gère des situations de crises dans sa double classe CM1/CM2 dans leur village. L’enseignement devient limite moins important que l’éducation que les parents abandonnent progressivement à tout ce qui n’est pas de leur ressort. En vrac : télévision, youtube, influenceurs et autres stars de la téléréalité. Sophie se fait une note : “ Valeurs + attitudes + règles de vie = éducation / Savoirs + méthodes = enseignement”. Elle a piqué la méthode en voyant le rappeur Aurélien Cotentin perdre ses notes lors de la création de son quatrième album. À Julien qui lui demandait pourquoi prendre exemple sur une méthode foireuse elle lui a répondu “Orelsan avait pas de backups. Et puis si cela foire, c’est la preuve que cela ne doit pas être”.
Julien et Paul, eux, sont assis côte à côte, face à leurs épouses respectives. Ils surveillent la table des enfants d’un coin de l’oeil. Pour la partie opérationnelle des choses ils font tous les deux confiance à leurs moitiés. Et pour le moment, ce qui les intéresse le plus c’est la carte.
– Toujours pas végé le J ? attaque Paul
– Toujours pas face de pet. Je suis flexitarien. C’est comme être végétarien mais en cas de circonstances exceptionnelles j’ai le droit à la viande.
– Et c’est quoi ces circonstances ? demande le Père
– Genre il sort de la boucherie avec des côtes à l’os car il a prévu de faire à manger pour le repas dominical du samedi rétorque Sophie.
– ‘Tain on voit qu’on est dans la succursale de Paname ici ! Téma l’entrée : “poké bowl de saumon à la passion mariné au gingembre bio” enchaine Julien obnubilé par la bouffe.
– Je reste classique pour l’entrée : tartare de boeuf, pesto et copeaux de parmesan annonce la Daronne, profitant d’une accalmie.
Pour les enfants, le choix est plus rapide. Nuggets de poulets ou poisson pané, accompagnés de frites ou d’haricots verts. Théo veut faire son intéressant et avoir “un peu des deux”. Cette possibilité intéresse fortement Mathis qui surveille attentivement l’avancée de la requête de son cousin. Le retour de la serveuse étant négatif, les deux compères s’accordent pour commander chacun un plat différents qu’ils partageront eux-mêmes. Mais pas les frites, c’est sacré les frites. Jade et Anaïs sont en train de colorier un dessin de la Reine des Neiges avec des crayons de couleurs Happy Meal by McDo.
– 50 ans de mariage, de nos jours c’est plus un voyage c’est une épopée !
– Surtout avec deux gamins casse-bonbons comme vous oui, répond le père de manière automatique
– Enfin particulièrement Julien ! réplique Paul
– Mais quel fayot celui-là. Toujours pas aujourd’hui que je changerais ton nom dans mon répertoire frérot.
– D’ailleurs je n’aime toujours pas cette blague Julien renchérit leur mère
– Mais m’man…Il m’appelle bien Junior et tu lui dis rien !
– Oui ben sois gentil. Tu devrais montrer l’exemple à tes enfants.
– Je crois que ce n’est pas le truc qu’il leur montre le plus vous savez lui sourit Sophie
Et ainsi va le repas. Et la vie. La vérité est celle là : ils forment une famille, celle qui les a créé et celle qu’ils ont créées. Nés à un endroit, ayant bougés et déménagés plusieurs fois. Les parents sont maintenant à Fouras, à plus de 700 kilomètres de leur ville d’origine. Celle où ils sont nés, où ils ont grandis, vécus et élevés Paul l’aîné et Julien le cadet. Le premier a déménagé dans un petit village proche de la frontière allemande pour suivre Christine. Le second s’est fixé à Paris quand il a rencontré Sophie. Le monde actuel change, évolue, joue à faire peur sans réellement y parvenir. Les élections passent, les politiques changent – ou pas – et seul la planète accuse le coup. Un certain fatalisme se fait sentir, comme si on changerait les choses plus tard, même si ce n’est plus vraiment possible.
Au fond, ils ne pensent pas à demain, parce que demain c’est loin.