Je le sens qui est là. Mon mal de crâne est revenu. Il s’appelle comme moi. Il réagit comme moi. Logique. Il s’agit de moi. Un moi plus violent, plus destructeur, plus dangereux. Incontrôlable. D’ailleurs je ne cherche pas à le contrôler. Il est là, et je n’y peux rien. Question intelligemment pertinente : si je ne suis pas moi lorsque je tue, alors qui suis-je, en temps normal ?

Est-ce le produit de mon imagination ?

Est-ce le produit de ma vie sociale ? 

Toute société a les crimes qu’elle mérite.

Vu, lu, revu et relu. Mâché, digéré, intégré.

A la base, je crois que c’est « toute société à les criminels qu’elle mérite. » Kassovitz l’a repris pour son film, Assassin(s). 

Juste.

Bien vu.

Problème aussi.

Si la société a les criminels qu’elle mérite, alors je fais partie de cette même société. 

Et elle sait pertinemment qu’elle m’a enfanté. Et donc qu’elle est responsable de mes meurtres.

Du coup, j’ai n’ai plus aucun remord à tuer : je n’ai pas de justification, pas de motif, pas de mobile. Je suis le pur produit de la vie actuelle.

Travaillant beaucoup afin de pouvoir dépenser beaucoup.

Réfléchissant beaucoup ; voire trop, face à la vie actuelle.

Je suis un putain de malade psychopathe, et la schizophrénie n’est qu’une excuse de mon cerveau antérieur.

J’aime ça.

Et je n’ai pas d’autre explications.

Je mets toute mon imagination, tout mon savoir, au service de la Souffrance. 

De la même manière que je continue à lire, me renseigner et me cultiver, à mener une vie sociale plus ou moins vivante, dans le seul but de Savoir.

Je pense donc je suis, Descartes. Je me cultive donc je suis et serai plus juste et réaliste.

Il est devenu impossible de penser par soi même, la pensée n’est que l’œuvre collective d’une multitudes de pensées disparates et plus ou moins contrairement similaires.

Je m’appelle Simon.

Je suis « quelqu’un de bien ».

Je m’appelle Simon. 

Je tue pour le plaisir.

Quand j’étais petit, je n’étais pas grand donc, et j’étais surtout tout seul. Pas de frères ou de sœurs. Pas de cousins. Interdiction formelle de sortir. 

Enfin, non, pas interdiction formelle, mais je me rappelle que sortir jouer aux billes avec le fils du voisin était particulièrement chiant : j’étais obligé de le laisser gagner, sinon il m’en voudrait et je ne pourrais plus prendre de gâteau au chocolat chez lui. Par contre, faire du vélo, surtout avec mon vélo de nana trafiqué en bicross, ça, ça m’intéressait déjà plus. J’en revenais avec des bleus, des écorchures et tout l’attirail.

Evasion possible deux mois par an, après, c’était plus le moment.

Et donc je restais chez moi.

A jouer avec un personnage imaginaire, qui s’appelait comme moi. Simon. Simon étant tour à tour, un pompier, un agent secret, Roméo, un tueur à gage…

Ça, c’est pas le bon truc à faire.

Ça bousille la santé.

Et ça donne un schizophrène.

Mais pas en permanence. Non non. De temps en temps. Faut pas abuser des bonnes choses. Je suis un schizo temporaire. Mais quand je le suis, ça fait mal. Pour celle, rarement celui, qui me tombe sous la main.

Côté face : Angel Simon, quelqu’un de bien en apparence qui travaille, mène une vie sociale, etc..

Côte pile : Daemon Simon, un malade mental psychopathe, qui fait souffrir, et qui travaille à faire ça bien.

Dr Jekyll et Mr. Hyde.

Pas aussi simple.

Plus complexe.

L’idéal serait de brancher une machine, une sorte de décodeur, afin de pouvoir traduire les flash de mon cerveau en truc-machin-chose-bidule utilisable. Visible, écoutable, lisible, touchable, je ne sais pas, mais que ça sorte.

Parce que c’est en permanence le bronx.

Et qu’à chaque fois que je réfléchis, ça revient à foutre le bordel dans le merdier.

Hormis ça, tout va très bien.

La preuve : je considère que le Simon psychopathe n’est qu’un fichier temporaire de mon moi. Sauf qu’un fichier temporaire est effacé en théorie… Et que tout dépend de la taille de ce fichier temporaire, ainsi que de sa fréquence d’apparition-utilisation… cela résume la situation et mon angoisse. Il prend de plus en plus le contrôle et je n’aime pas çà. J’adore ça… Et j’en suis conscient. Et ça me fout les jetons.

Le réveil fut dur ce matin. C’était horrible. Moins que ce que j’ai fait durant la nuit, mais assez tendu à gérer, de bon matin, après une courte nuit de 3h.

En plus j’ai fait un rêve bizarre. Le genre de rêve où vous vous demandez à votre réveil –durant un laps de temps plus ou moins important qui est fonction du réalisme de votre rêve – si c’était effectivement un rêve ou si vous l’avez vraiment vécu. Vraiment réalisé. Vraiment fait. Vraiment exécuté.

Dans mon rêve, je me baladais rue de la Roquette, dans le coin du Père Lachaise… D’ailleurs, c’est justement en arrivant au cimetière que j’ai capté le môme. Il était en train de jouer, tout seul, avec des cailloux. Ce quartier est assez populaire, que ce soit le XIème ou le XXème arrondissement. En plus c’est près du bus des Restos du Coeur. En hiver, ils sont là assez tôt, genre aux environs de 20h. Il les attendait peut être…

Je suis passé à côté de lui.

On s’est regardé.

Ses yeux exprimaient toute l’attente d’un enfant face à la vie, croyant encore que cette pute ressemblait au Père Noël.

Les miens cachaient ma douleur sous un voile de gentillesse et de compassion.

Curieuse vision que celle-ci, une caméra imaginaire tournant autour de nous deux, faisant de grands plans panoramiques, comme pour résumer la situation : un enfant et un adulte perdus dans un monde froid et gris.

Je me suis approché de lui et agenouillé. Ai remarqué qu’il tremblait de froid et qu’il avait la chair de poule…

J’ai enlevé la parka de l’armée, enlevé mon pull et je lui ai tendu… Le môme m’a regardé avec stupeur et incompréhension…

« Prends-le, tu as froid… »

« Pourquoi ? Il fait froid dehors, de toute façon. »

« Bah rentre chez toi ! Nan ? »

« Chez moi ? C’est où ? J’veux pas r’tourner à la DDASS… »

« Oué, j’comprends… T’attends le bus des Restos ? »

« Tu comprends ? Ton papa aussi il te tapait ? »

Pensée éclair, oui il me tapait, mais la dernière fois, les rôles étaient inversés et il a souffert…

Pensée éclair, arrête de te chercher des raisons, t’es un malade et tes parents n’y sont pour rien…

Pensée éclair, chope le môme et tue le.

« Un peu… Mais ma maman est partie, et donc je suis allé dans un foyer. Tu as faim ? »

« Oui… Mais le bus va pas tarder à arriver, et j’veux être dans les premiers… »

« Laisse tomber le bus pour aujourd’hui et vient… J’ai faim aussi, et le Mac Do n’est pas loin… A moins que tu ne préfères les pizzas ? Choisis bonhomme ! »

« … »

« T’as rien à craindre. J’m’appelle Simon, et toi ? »

« On m’appelle le jeune. J’pourrait prendre une pizza avec un oeuf dessus ? »

« Ouaip, on va les commander… J’habite pas loin, tu viens ? »

« D’accord. Vous avez l’air de quelqu’un de bien »

Petit con… Si tu savais ce que je vais te faire, tu ne dirais pas que je suis quelqu’un de bien. Tu partirais en courant, en priant pour que je ne me mette pas à ta poursuite. La dissimulation. Tout l’art de gagner une bataille est là : dissimuler son objectif et ses méthodes…

Et finalement, il venait avec moi. Je sais pas si dans la réalité, ça se passerait comme ça… Tout comme si dans la réalité, j’aurais eu effectivement du GHB dans ma poche. GHB, the rape drug… Incolore, inodore, mais pas inoffensive. Le jeune, vu que c’est comme çà qu’il s’appelle, va en prendre une bonne trace dans son coca.

J’ai de grands projets pour lui.

Son innocence m’attire. Il est comme une brebis égarée, un chiot sans maître.

Après c’est le flou. Le rêve passe de l’état de film à l’état de brouillon, avec un brouillard s’épaississant au fur et à mesure du temps.

Je ne sais pas ce que j’ai fait.

Je ne sais pas ce que je lui ai fait.

Me suis réveillé, avec pleins d’images du jeune tuméfié. Le môme m’a dit avoir peur du noir et des ceintures. Apparemment traumatisé par son père qui lui foutait des torgnoles avec sa ceinture avant de l’enfermer sous l’escalier…

L’innocence doit être sauvegardée.

La pureté préservée.

Même si pour ça il faut tout détruire avant.

Je sais ce que je vais faire cette nuit…

Prendre du GHB, pour lui, au cas où.

Prendre de la coke, pour moi, ça me permettra d’être en forme.

Trouver un jeune.

Etre sur qu’il est libre.

Le ramener chez moi.

Et m’en servir de punching-ball humain. Permanent. Faudra que je lui coupe la langue et que je lui arrache les dents pour qu’il ferme sa gueule et qu’il soit visiblement invisible…

Et du coup… Laisser une trace et me laisser guider par mon inconscient ?

Hors de question.

Pas possible.

Inimaginable.

Pas envisageable.

Je (ne) suis (qu’)une ombre mortelle.

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