La tournée des voisins s’était bien passée. Au final, ce sont plus les deux frangins qui avaient bénéficié des coups de gnoles et ils étaient rentrés bien refaits. C’est surtout le dernier verre chez Étienne, le “professeur des écoles” à la retraite, qui les avait achevés. Ça et la conversation sur les uniformes. Le vieux était pour le retour d’une discipline stricte, “surtout vu les temps qui courent, nous sommes dans une époque délétère, comprenez-vous ?”

Alors oui la période était compliquée, peut-être plus que par le passé, quand les 30 glorieuses étaient dans les mémoires, que le chômage n’existait pas ou existait peu et que les internets n’étaient qu’un concept dans un laboratoire. Mais les choses avaient changé, l’enseignement avait été chamboulé complètement afin de se mettre au service des changements de la société et de l’évolution du climat. 

  • Je vous dis, moi. L’uniforme avait la classe. Les cravates pour tous, les petites jupes plissées pour les filles… Ah on savait vivre. Les Anglais nous ressemblaient, c’est dire !
  • C’est pas plutôt l’inverse ?? demanda Julien
  • Depuis qu’ils ont quitté l’Europe, avouez qu’on se sent mieux entre nous, non ? D’ailleurs je ne comprends toujours pas pourquoi c’est une des langues officielles ! Pourquoi pas le français ? 
  • Sûrement parce que c’est pas une des langues les plus parlées au monde ?
  • Elle est parlée par des milliards de personnes, Paul ! Tu le sais, toi qui es un businessman !
  • Nan mais le français, c’est que la cinquième langue…
  • T’es sûr de toi ?
  • J’ai pas internet mais je crois. C’est vous le prof, prof.
  • Allez, je vous en remets un godet. Faut pas être bancal sur ses jambes.

Ils ont laissé parler le Vieux Prof, qui, après une multitude de verres, revenait en permanence sur ses sujets favoris. En particulier sa prime jeunesse. Celle où il était jeune, svelte et beau. Sur les deux premiers, Paul et Julien n’avaient aucun doute. C’était dans l’ordre des choses. Sur le dernier, ma foi, les photos prouvaient tout et son contraire. Déjà car il n’y en avait plus beaucoup :  avec la diminution, voire l’arrêt de l’utilisation des réseaux sociaux et des services en ligne, beaucoup de contenu avait disparu. On avait pris l’habitude de prendre en photo tout et n’importe quoi, de garder 10 clichés du même plat ? Les géants du net avaient fait le ménage, aidés par l’IA : ils ne gardaient que ceux qu’ils estimaient intéressants. Pour eux. Leurs objectifs étaient loin d’être les mêmes que les vôtres.

C’était une autre époque. Celle bénie pour Meta (la maison mère de Facebook, Instagram et Whatsapp), qui avait alors engrangé des milliards de dollars et encore plus de données. Ces données, ils les avaient utilisées pour cibler les utilisateurs, pour vendre leurs profils à des sociétés qui leur vendaient des services ou des produits. Services inutiles mais qu’ils étaient persuadés d’avoir besoin. Produits tout aussi inutiles et tout aussi absolument nécessaires. Après le soulèvement populaire de 2027, lorsque les choses étaient revenues à la normale, le gouvernement avait alors envisagé de réguler internet.

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