Sophie est rentrée plus tôt aujourd’hui.
De un, parce que c’est vendredi et donc que c’est le weekend.
De deux, parce que c’est leur moisiversaire. Une date qu’ils fêtent chaque mois depuis qu’ils se sont rencontrés il y a plus de 12 ans. Elle oublie souvent le jour même, mais Julien lui rappelle toujours. Un petit message avec un gif et un cœur. Et une aubergine. Il est ainsi le J : à la fois complètement con et bizarrement intelligent, gentil tout en étant relou. Bref, elle l’aime et c’est pour cela qu’ils se sont mariés.
Alors, elle sait qu’il va lui préparer le repas du soir. Non seulement il lui a dit, mais il a aussi fait les courses. Ce qui – depuis l’avènement du Drive et de la livraison à domicile – n’a pas eu lieu depuis des lustres.
En parlant de lustres, elle doit changer l’ampoule de sa coiffeuse. C’est le modèle Hemnes de chez Ikea. Quasiment tout ce qui n’a pas été récupéré à gauche ou à droite, que ce soit dans la famille ou chez des amis, vient du géant suédois. Alors oui, elle sait que c’est mal, que la déforestation en Pologne ou en Chaipatrauou n’est pas compensée malgré les campagnes marketing, mais elle s’en moque. Elle a sa coiffeuse de princesse, son petit coin boudoir où elle range ses trucs de filles. Qui vont du maquillage aux tampons en passant par un Womanizer. Comme dirait Guillermo, “c’est sa p’tite popote à elle”.
Quand elle ouvre la porte, la première chose qui la frappe est le silence. D’habitude il y a toujours de la musique. C’est presque la première chose que fait Julien en rentrant. Allumer l’ampli Denon et brancher son téléphone en bluetooth dessus. Non, là il est debout au milieu du salon, les yeux fixés sur son écran.
- Mon chou ?
- Salut SoSo, j’étais en train de lire un truc sur le groupe WhatsApp des voisins. La rumeur veut que des manifs sauvages soient organisées demain. Ils parlent de barricader la porte de l’immeuble.
- C’est si tendu que ça ? Les manifs, c’est plus au nord d’habitude, non ?
- Oui, mais là, c’est un truc genre Gilets jaunes. Du coup, le gouvernement doit pas trop savoir sur quel pied danser. Avec les élections dans quelques jours…
- J’ai rien de prévu ce week-end, pas de rendez-vous. Et je pense qu’on a de quoi tenir niveau bouffe, le frigo est plein, tu as fait les courses avant-hier.
- Oui. On verra quand les enfants rentrent. Qu’ils aient rien de prévu eux aussi. Pour Théo je ne m’inquiète pas, il sera content de geeker tout le week-end. Par contre, on n’est pas à l’abri que Princesse Jade ait des rendez-vous importants qui ne puissent pas être décalés.
- T’inquiètes. Une session de shopping online avec sa maman chérie la convaincra. Tu peux dire que t’es ok pour le verrouillage.
- Ce groupe, c’est une démocratie nord-coréenne, tu sais. Suffit que la copro décide pour qu’elle le valide dans la foulée. Je pense que c’est plus une façon polie d’annoncer les choses… Allez, je me mets à la cuisine.
- Ouuiii !
Ils passent tous deux dans la cuisine américaine. Julien commence à préparer la marinade : sauce soja, citron vert, huile d’olive. Il ajoute du gingembre frais râpé, un peu de miel et des graines de sésame. Il enlève la peau du poisson, le coupe en gros dés et le met à mariner. Cela fait, il remet le tout au frigo et sort une bouteille de bière Anosteké.
- Tu sais pour qui voter ? On y va quand même ? C’est important pour Jade et Théo de voir le fonctionnement du système.
- Je sais pas pour qui voter So, mais je suis ok avec toi pour emmener les démons avec nous. On prendra chacun un mini-nous dans l’isoloir.
- Santé ! répond Sophie en trinquant avec sa pinte.
Il fallait avouer que la situation française, européenne et mondiale était des plus compliquées. L’extrême droite n’avait jamais été aussi haute dans les sondages d’opinion. Même si ceux-ci étaient faussés et surévalués, propres à manipuler la masse dans le sens voulu par les commanditaires. L’inflation avait explosé, les matières premières avaient connu de plus en plus de ruptures ces derniers mois. Le chômage allait en grandissant, la précarisation augmentait. Il était toujours sous la barre des 10 %, mais comment le comparer correctement alors que les métriques et les conditions de calcul changeaient tous les trimestres ou presque ? Le niveau de vie baissait, et l’on estimait que près de la moitié des Français n’avaient plus que 200 euros pour vivre à partir du 10 de chaque mois, et près d’un quart disposaient de moins de 50 euros.
Sans oublier les banlieues, qui allaient profiter de l’élection du nouveau président de la République pour se manifester. Leur mouvement était facile à comprendre : pour rien et contre tout. Résultats (de dizaines) d’années d’inaction politique et de fausses promesses. L’été arrivant, et avec lui les températures de plus en plus lourdes dans ces zones de non-droit dévégétalisées et surbitumées. Il suffirait d’un refus d’obtempérer, d’une chasse au scooter volé ou d’un contrôle au faciès aléatoire qui se passe mal pour qu’elles prennent le sentier de la guerre. Elles avaient les bonnes pratiques qu’elles s’étaient partagées via les réseaux sociaux et les messageries cryptées. Leurs stocks étaient bien fournis : faudrait de toutes façons les utiliser avant la date de péremption.